Marion Zilio, chercheuse, critique et commissaire d’exposition, publie un troisième essai aux Presses universitaires de France, après Faceworld. Le visage au XXIe siècle (2018) et Le Livre des larves. Comment nous sommes devenus nos proies (2020). Intitulé La Lutte des mondes. Délire et fascisme à l’ère des multivers, cet ouvrage offre une réflexion aussi sombre que captivante sur la multiplicité des mondes qui traversent désormais nos existences. L’auteure retrace comment le récit « hégémonique et autoréférentiel » délivré par l’Occident depuis des siècles a servi une vision univoque de la réalité pour mieux justifier la domination patriarcale et coloniale.
De la rétroaction des données
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce monde s’est fissuré jusqu’au morcellement, pour le meilleur et pour le pire : « À la suite des révolutions scientifiques du XVIIe et du XXe siècle […], les opérations de décentrement n’ont cessé de s’accentuer. Une nouvelle boîte de Pandore s’est ouverte, écrit-elle. L’étoffe du réel se déplie désormais selon une variété de savoirs spécifiques et situés, de perspectivismes issus de cosmovisions extraoccidentales ou de modes d’existence, intensifiant les “je” et les “milieux” qui s’y rapportent. » Si l’on peut se réjouir de la déconstruction de l’histoire comme progrès ascendant, « ponctuée d’événements dignes d’être contés par la figure courageuse d’un Héros », ce morcellement perd sa portée critique à mesure qu’il est récupéré par le capitalisme numérique.
Au fil des pages, Marion Zilio analyse brillamment les effets sur notre regard de « la prolifération de fausses réalités » et de leur diffusion massive par le cinéma hollywoodien, les réseaux sociaux et les jeux vidéo, sans oublier les intelligences artificielles génératives. En s’appuyant sur les textes de Philip K. Dick, Gilles Deleuze, Ursula K. Le Guin et Jonathan Crary, elle étudie les œuvres pionnières de Bruce Nauman et de Nam June Paik sur ces mondes parallèles, ou celles plus récentes de Hito Steyerl, Emmanuel Van der Auwera et Josèfa Ntjam : « Ce n’est plus seulement l’image qui se répète, mais le sujet lui-même est pris dans un circuit de surveillance et de contrôle, ajusté en temps réel par la rétroaction des données qu’il produit. Les artistes des années 1970 avaient déjà pressenti ce glissement, en explorant la rétroaction optique, le vertige narcissique et le dispositif comme instrument de contrainte. » Avant de tendre son miroir sur le présent : « Désormais, cette logique s’est industrialisée et “naturalisée”. Il ne s’agit plus d’un simple jeu spéculatif ou esthétique, mais de l’infrastructure même de nos environnements numériques. »
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Marion Zilio, La Lutte des mondes. Délire et fascisme à l’ère des multivers, Paris, Presses universitaires de France, 2026, 208 pages, 20 euros.




