L’histoire de l’art peut être appréhendée comme un long continuum, chaque période nourrissant les suivantes, les artistes regardant sans cesse leurs prédécesseurs pour s’en inspirer ou s’en éloigner. Il est ainsi souvent frustrant de devoir appréhender la création de façon par trop fragmentaire. C’est un saut dans le temps que nous propose fort à propos le commissaire Guillaume de Sardes au Nouveau Musée National de Monaco avec « Le Sentiment de la Nature. L’art contemporain au miroir de Poussin » (jusqu'au 25 mai 2026), dans un lieu d’ordinaire consacré à l’art moderne et surtout contemporain. Le parcours compte en effet plusieurs tableaux insignes de Nicolas Poussin, au premier rang desquels L’Orage, prêté par le musée des Beaux-Arts de Rouen, après avoir tout juste bénéficié d’une restauration. Aux toiles du Français de Rome s’ajoutent des tableaux de Gaspard Dughet ou de Claude-Joseph Vernet. Au-delà de ces paysages magnifiés qui sont souvent ici davantage que de simples décors, c’est la nature qui devient le véritable sujet de ces compositions, dans sa dimension bucolique mais aussi dans ses déchaînements. « Il est […] un fait qui distingue Poussin : il a été le premier à peindre non plus seulement des paysages mais la nature, écrit dans le catalogue Guillaume de Sardes. Il l’a fait au cours de sa carrière avec un lyrisme de plus en plus marqué qui touche aujourd’hui fortement notre sensibilité. La nature n’est-elle pas au cœur de nos préoccupations ? ». Et elle l’est tout autant des artistes contemporains ici réunis, en privilégiant, comme le peintre du XVIIe siècle le fit en son temps, le dialogue franco-italien. Toujours dans le catalogue, Didier Ottinger rappelle que « dans les années 1960, un "sentiment arcadien" [cher à Poussin, ndlr] innerve les œuvres de l’Arte Povera. Dans un contexte qui voit l’épanouissement du modernisme le plus "radical", l’art qui s’invente dans le nord de l’Italie réévalue la symbolique naturaliste, celle des formes et processus de la Nature. » Les murs de la Villa Paloma accueillent ainsi des « arbres » de Giuseppe Penone, en écho avec ceux de Thomas Demand et de Pierre Thoretton. Figurent aussi dans le parcours les ténors de l’arte povera Pier Paolo Calzolari ou Mario Merz. Plus loin, Giulio Paolini a réalisé spécialement une nouvelle œuvre intitulée L’Orage comme le tableau de Rouen. « Avec Poussin, je dirais que j’entretiens un rapport spontané, presque confidentiel, chaque fois que je contemple une de ses œuvres. Le mode qu’il m’inspire est serein, conscient, presque colloquial », déclare l’artiste italien à Guillaume de Sardes qui l’interroge dans le catalogue.

Vue de l’exposition « Le Sentiment de la Nature. L’art contemporain au miroir de Poussin ». De gauche à droite : œuvres de Pierre Thoretton et Suzanne Husky. © NMNM / Andrea Rossetti, 2026
Le dialogue se noue subtilement de salle en salle, et aussi à travers les étages, comme ces deux corps de femmes allongées, l’un l’été (Torbjørn Rødland), l’autre l’hiver (Ed van der Elsken). Un rocher s’invite au centre de la composition tour à tour dans les photographies noir et blanc de Sarah Moon et de Pierre Thoretton, mais aussi dans une grande tapisserie de Suzanne Husky. Une simple déchirure dans une photo de Mimmo Jodice prend la dimension du paysage dans les interventions de Christo et Jeanne-Claude en Californie ou dans le Colorado. C’est au Texas, à Marfa, que Charles de Meaux enfin nous convie à un concert des Secret Machines dans le désert, sans public si ce n’est d’hypothétiques extraterrestres. Alors, au son de la vibration longue des guitares électriques, les chaînes de montagnes s’arrachent à la lumière du couchant pour composer les contours d’une Arcadie contemporaine. Sur leur scène improvisée, on s’attendrait à ce que les musiciens reprennent ces mots de Poussin : « Et in Arcadia ego ».




