Emmanuel Lubezki

Reportages
Art vidéo

La traversée virtuelle de la frontière entre États-Unis et Mexique, une réalité

par

Le réalisateur Alejandro González Iñárritu, vainqueur de quatre Oscars, suit les pas des migrants fuyant les persécutions.

Comment se sent-on lorsqu’on traverse le désert du Mexique jusqu’aux États-Unis, tout en étant la proie des patrouilles frontalières étasuniennes ? Comment se sent-on lorsqu’on fuit la violence de son propre pays pour se retrouver terrorisé en arrivant aux États-Unis ?

Un nouveau projet ambitieux de réalité virtuelle d’Alejandro González Iñárritu – qui a glané quatre Oscars et qui est reconnu pour ses films, notamment Birdman et The Revenant –, cherche à recréer la peur et l’incertitude ressentie par les migrants dans leur long et éreintant voyage.

«Nous sommes devenus complètement insensibles » aux récits désespérés des réfugies et des migrants, a affirmé Alejandro González Iñárritu à The Art Newspaper, lors d’une entrevue à la Fondazione Prada de Milan. C’est là qu’est exposée son œuvre Carne y Arena jusqu’au 15 janvier 2018. Celle-ci devait aussi être présentée au public au Los Angeles County Museum le 2 juillet.« Nous avons lu des nouvelles horribles presque tous les jours au sujet de bateaux en train de couler avec des milliers de personnes à bord, et nous les ignorons, tout simplement », précise-t-il. « Ceci est une tentative de transmettre quelque chose que, je crois,  nous avons perdu la capacité de ressentir. »

L’expérience commence dans une chambre sombre, qui rappelle les cellules où sont retenus les migrants et les réfugiés qui arrivent aux États-Unis. Celle-ci est pleine de chaussures trouvées dans un désert d’Arizona, près de la frontière avec le Mexique, où près de 6 000 personnes sont mortes en essayant de la franchir. On entre donc seul et pieds nus dans la salle de réalité virtuelle.

Le sol est couvert de sable. Dès que l’expérience commence, on se sent comme si on traversait le désert la nuit, auprès d’hommes, de femmes et d’enfants éreintés. Peu après, un hélicoptère vous repère. La police des frontières suit. Un agent vous pointe une mitraillette au visage et vous crie les instructions à suivre. Les chiens-policiers aboient et font mine de vouloir vous attaquer. Le bruit est accablant. L’effet, terrorisant.

Alejandro González Iñárritu, Carne y Arena 2017 Neil Kellerhouse

« Il y a un moment où l’identité se décale un peu et où on perd la capacité de rationaliser ce que l’on est en train de vivre. Il y a une certaine beauté là dedans : on commence a réagir avec nos émotions plutôt qu’avec nos têtes », explique le cinéaste.

Le réalisateur a connu les migrants et les réfugiés qui ont participé à Carne y Arena grâce à Casa Libre, un refuge à Los Angeles. Il a ensuite organisé un atelier pour les aider à raconter leurs expériences avant de partir tourner avec eux dans le désert. Les défis étaient immenses : il devait diriger des personnes qui n’étaient pas des acteurs professionnels, mais aussi utiliser une nouvelle technologie pour créer un récit qui « incorpore plusieurs récits différents dans un seul espace et dans un expérience en 360 degrés ».

Le résultat, créé en collaboration avec le cinéaste Emmanuel Lubezki et financé et produit par la Fondazione Prada et Legendary Entertainment, « réhumanise » les migrants, souvent désespérés, qui arrivent du Mexique et d’autres pays latino-américains. Ces mêmes migrants que le président américain, Donald Trump, a souvent décrit comme des « violeurs » et des « sales types ».

Ce faisant, Alejandro González Iñárritu, qui est lui-même mexicain, a créé la première grande œuvre anti-Trump actuelle. Mais cette description lui paraît réductrice : « J’espère que ce n’est pas reçu ainsi, car je n’ai jamais pensé à Trump [en créant cette œuvre] », dit-il. « Nous devons regarder les problèmes qui mènent ces gens à quitter leurs pays : la corruption des gouvernements et des entreprises, les routes de la drogue de mon pays aux États-Unis, les armes à feu et l’argent qui corrompt la structure de la société. Les migrants sont les victimes de toutes ces circonstances. J’ai commencé à penser à tout cela il y a quatre ans, quand Trump n’était encore qu’une andouille à la télé. »

Appeared in The Art Newspaper Digital, 2017