Courtesy Hit, D.R.

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Hit, l’espace d’art qui parade

Après avoir, il y a sept ans, transformé son atelier genevois en lieu d’exposition, l’artiste Anne Minazio propose désormais à de jeunes commissaires indépendants d’y développer leurs projets.

C’est l’un des espaces d’art indépendant les plus actifs de Genève. L’un des plus anciens aussi : 70 m2 dans un vieil immeuble ouvrier typique du quartier des Grottes, avec vue sur les TGV qui roulent vers Paris. À l’origine, il y a vingt-deux ans, l’endroit servait d’atelier. Anne Minazio y réalisait des peintures en explorant la relation entre le wall painting et le monochrome, ayant un faible pour les années 1980 et le groupe Memphis.

Esprit d’équipe

Mais l’artiste cultive un caractère de chef de bande. En 2013, elle décide donc d’ouvrir ce lieu à d’autres et opte pour une pluriactivité. Elle devient éditrice, céramiste, cuisinière, organisatrice d’expositions et d’événements divers et variés, avec une frénésie créative hors du commun. L’atelier se métamorphose. Il porte un nom qui claque : Hit, qui signifie autant la collision que le succès. Ici, les gens et les genres se croisent et s’entrechoquent. On a ainsi pu assister au vernissage d’une somme sur Ettore Sottsass, consulter les ouvrages d’une bibliothèque idéale conçue par Pauline Seigneur et Frédéric Gros-Gaudenier, écouter Christophe Rey s’emballer sur le galop d’un cheval chronophotographié par Eadweard Muybridge, voir les premières expositions de la jeune garde de la région, ou participer à l’un de ces banquets pour lesquels Anne Minazio confie le plan de table à un artiste.

Anne Minazio et Laurence Favez devant la façade de Hit, Genève. Courtesy Hit, D.R.

Cet esprit d’équipe, Anne Minazio l’avait dès le départ envisagé dans un sens très large. « Mon souhait a toujours été d’offrir ce lieu à de jeunes commissaires extérieurs, qui pourraient ainsi profiter de l’infrastructure existante pour développer leurs propres projets. » Encore faut-il trouver la bonne personne. L’artiste refuse l’ingérence, préférant accorder une liberté totale à son nouveau locataire. Reste que cette carte blanche réclame un minimum d’accointances. « J’ai beaucoup cherché, mais jamais je n’ai trouvé celui ou celle qui pourrait concrétiser cette idée.»

Jusqu’à cette rencontre avec Laurence Favez en 2018. Elle est genevoise et a étudié le graphisme à l’ECAL (École cantonale d’art de Lausanne) dans le but d’apprendre à produire des livres d’artistes. «Je me suis peu à peu rendu compte que c’est la pratique générale de l’artiste qui m’intéresse et non sa condensation dans un objet en particulier. Je suis ainsi devenue très proche des acteurs du milieu artistique. Anne et moi avons beaucoup discuté; elle a aimé que j’envisage d’ouvrir mon propre lieu après cette expérience. » Anne Minazio confirme. « Le fait que Laurence veuille poursuivre au-delà de Hit a été déterminant dans mon choix. Elle légitime ce lieu en tant que laboratoire. De plus, le nom qu’elle a donné à son projet me parle aussi. “Laurence & Friends”, c’est exactement ce que je fais ici depuis sept ans. Cela me rappelle les grandes histoires des galeries des années 1980, qui émanaient d’une énergie collective et les œuvres exposées n’étaient pas forcément à vendre. » Une époque bénie précédant le boom des foires et la pression du marché.

«Pour l’instant, je montre surtout des artistes suisses ou qui entretiennent un lien avec notre pays, soit parce qu’ils y ont étudié, soit parce qu’ils y vivent, reprend Laurence Favez. J’en connais certains très bien et d’autres seulement à travers leur travail. C’est le cas de David Knuckey, que j’ai invité en décembre. Il est vrai qu’en Suisse, les très bons artistes sont nombreux. Il est donc assez tentant, même si c’est aussi une forme de piège, de regarder ce qui se passe autour de nous, de Genève à Zurich, en passant par Lausanne, Bâle et Berne. Les raisons de se limiter au territoire helvétique sont également pragmatiques : nous travaillons pas mal à la débrouille, avec très peu de moyens. »

L’atelier se métamorphose. il porte un nom qui claque : Hit, qui signifie autant la collision que le succès. ici, les gens et les genres se croisent et s’entrechoquent.

Transition douce

Jusqu’au 26 novembre 2020, Hit accueillait les sculptures d’Anaïs Defago, qui reproduit des fragments de trottoirs genevois en leur donnant un statut de socle et dans une palette de couleurs qui vise à imiter la lumière des différentes heures de la journée. Ils sont accompagnés de miroirs qui ondulent façon vaguelettes et d’un grand triangle noir en matière réfléchissante. « Je suis cette artiste depuis ses débuts, explique Laurence Favez. Un vieux mégot, une enseigne, une bouteille vide posée par terre… Elle a l’œil pour s’approprier toutes les formes de banalité urbaine et en faire des sortes de natures mortes extrêmement travaillées. » Anaïs Defago a intitulé son exposition « Lumino’s », du nom d’un club situé en bordure d’une autoroute tessinoise. La promesse du glauque sous des airs de glamour. On imaginerait volontiers David Lynch donner ce titre à son prochain film…

Vue de l’exposition « Lumino’s » d’Anaïs Defago à Hit. © Anaïs Defago

Pour les habitués de Hit, la transition paraît douce. Au point qu’ils ne repéreront pas nécessairement de changements dans la programmation d’une commissaire à l’autre. « Il y en a pourtant, précise Anne Minazio. J’exposais des gens très jeunes, parfois à peine sortis des écoles d’art, mais également des architectes et des designers. Laurence, elle, montre des artistes plus confirmés, qui sont rompus à la pratique de l’exposition, comme Fabian Marti ou Iseult Perrault. Ce qui attire un autre public et, parmi eux, des collectionneurs qui ne fréquentaient pas Hit auparavant. Cette ouverture à quelque chose de peut-être plus commercial est aussi ce que je cherchais. »

Laurence Favez a conservé certains éléments du Hit des origines. Elle participe ainsi aux éditions de céramiques d’artistes qui constituent la vaisselle des dîners dont elle nourrit le programme des agapes. Mais elle a par ailleurs mis en place un système de retraite avec le ou les artistes qu’elle invite. « Nous partons tous ensemble une semaine dans la ferme que possèdent mes parents en Bourgogne, explique-t-elle. C’est une manière de discuter de l’exposition loin de tout et de prendre du temps pour mieux se connaître. Cela me permet aussi de voir jusqu’à quel point je peux intervenir dans la pratique des artistes, même si je n’ai nullement la prétention d’avoir un impact sur leurs travaux. Pour l’instant, tout le monde a survécu au séjour ! »

En raison de la crise sanitaire, Laurence & Friends est prolongé jusqu’en mai 2021. Et ensuite ? « J’ai trouvé les personnes qui assureront la programmation jusqu’en 2023 », précise Anne Minazio, qui continue néanmoins à composer l’édition du journal annuel de Hit, à collaborer (c’est le cas depuis 2018) avec la galerie new-yorkaise Lubov, et à produire ses céramiques d’artistes. « Je ne m’occuperai plus de ce lieu comme avant. Et c’est très bien ainsi. Je peux maintenant mettre tout ce que j’ai construit au service d’autres personnes. La transmission, c’est pour moi le plus important. »

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« David Knuckey », 4 décembre 2020 - 15janvier 2021, Hit, 9, rue des Amis, 1201 Genève,