Critique
Expositions

Vivian Maier, loin des clichés

Le musée du Luxembourg, à Paris, propose un décryptage savant de l’œuvre de la photographe américaine.

Passée inaperçue de son vivant, Vivian Maier est devenue une icône de la photographie du XXe siècle. Pourtant, chaque nouvelle exposition de ses images repose la question de ce qui fait œuvre ou pas. La règle veut que le travail d’un photographe de cette période se mesure à l’aune des tirages sélectionnés et opérés par ses soins. Vivian Maier a laissé quelque 150 000 clichés restés sous la forme de rouleaux de pellicule, mais n’a développé que 4 000 images – ses vintages sont dans l’ensemble de petit format et de piètre qualité. Si bien qu’à ce jour, ses expositions sont autant signées par elle que par les commissaires de celles-ci, qui effectuent des choix dans ses archives et entreprennent des tirages post mortem.

Vivian Maier, Chicago, 1956, tirage argentique, 2014. Estate of Vivian Maier Courtesy Maloof Collection et Howard Greenberg Gallery, New York

Anne Morin a accompli un travail de recherche titanesque, et elle est sans doute la première à s’être radicalement déportée de l’anecdote.

Anne Morin, qui organise cette manifestation, maîtrise très bien l’œuvre, puisqu’elle a déjà coordonné une précédente rétrospective au Jeu de Paume – Château de Tours en 2014. Elle reconnaît que pour ce nouveau projet au musée du Luxembourg, monté à partir des archives de John Maloof (le « découvreur » de Vivian Maier), plus des trois quarts des 278 images présentées sont inédits, même si, pour la première fois, un grand nombre de vintages (73 images, dont beaucoup en couleurs) sont dévoilés. La sélection qu’elle a opé-ée correspond-elle à celle que Vivian Maier aurait validée ? On ne le saura jamais.

Vivian Maier, Sans titre, sans date, tirage chromogène vintage, collection particulière. © D.R.

LA « PROFONDEUR DE L’ARCHIVE »

Une chose est certaine, Anne Morin a accompli un travail de recherche titanesque, et elle est probablement la première à s’être radicalement déportée de l’anecdote – celle de la gouvernante pour enfants entrée par effraction dans l’histoire de la photographie – afin de pénétrer dans la « profondeur de l’archive » et décliner la grammaire visuelle de Vivian Maier. Elle révèle l’étendue de ses photos couleur, peu exposées jusqu’à présent. Elle présente de nombreuses séquences de ses films super-8, inconnus eux aussi, et montre comment l’image photo graphique procède souvent d’un plan cinématographique. Elle piste les retours de forme, les récurrences de thèmes, met en lumière l’expressionnisme des portraits volés dans la rue et le versant quasi abstrait de certaines explorations cinétiques. Elle pointe l’importance du mouvement dans l’œuvre – l’approche caméléonesque de la photographe qui se fond dans le flux de la ville; l’attention portée au compas des jambes, aux micro gestes des passants, aux mimiques des enfants. Ainsi cadrée, l’œuvre de Vivian Maier n’en paraît que plus riche et inépuisable, propice à de nouvelles lectures, ce qui est sans doute la marque des plus grands.

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« Vivian Maier », 15 septembre 2021- 16 janvier 2022, musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris.