Critique
Expositions

Steve McQueen, l’image à bras-le-corps

À Londres, la Tate Modern consacrait au plasticien et cinéaste Steve McQueen sa première rétrospective au Royaume-Uni depuis vingt ans.

« Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci. » Cette citation de Paul Éluard sied comme un gant au corpus d’œuvres de Steve McQueen, dont la Tate Modern expose une sélection couvrant plus de deux décennies. Vidéaste expérimental virtuose, couronné par le Turner Prize en 1999, le plasticien britannique, qui a représenté le Royaume-Uni à la Biennale de Venise en 2009, mène en parallèle une tout aussi brillante carrière de réalisateur au cinéma, auteur de films puissants – Hunger (2008), Shame (2010) ou le plus hollywoodien et multiprimé 12 Years a Slave (2013), qui lui a notamment valu l’oscar du meilleur film.

difficile de rester insensible à la puissance évocatrice d’un travail d’une telle exigence et ambition qui, en saisissant l’époque, parle avant tout de notre rapport sensible au monde.

Une expérience qui engage tous les sens

Né à Londres en 1969, cet alchimiste de la forme n’a pas son pareil pour propulser un sujet ancré dans la réalité, au traitement documentaire, dans une dimension narrative et visuelle dévoilant un monde en soi. Ses films, et c’est là toute l’ampleur de son talent, donnent à voir au-delà de ce qui est montré à l’écran, se jouant sans cesse des frontières entre faits et fiction. Des images chocs, une vision sans compromis qui sont autant de fulgurances visuelles, sensuelles, mais aussi écorchées, engagées. À leur contact, palpable, physique – celui des corps, de la matière –, la lecture politique n’est jamais loin : questions identitaires, historiques, réflexions sur la condition noire – plus largement la condition humaine. Dans Hunger (caméra d’or au Festival de Cannes 2008), Steve McQueen dépeint déjà, sans rien éluder de la violence et de la détermination des hommes, la grève de la faim irlandaise de 1981 et les derniers jours du leader de l’IRA Bobby Sands. « Je veux mettre le public dans une situation chacun devient très sensible à lui-même, à son corps, à sa respiration », déclara-t-il alors. À sujet radical, basé sur une histoire vraie, film coup-de-poing. Artiste intranquille, McQueen filme ses personnages à hauteur d’homme; le plus souvent des êtres en souffrance, luttant dans des situations extrêmes. Le cinéma et l’art conçus comme un sport de combat, un uppercut. On ne s’étonnera guère que Raging Bull de Martin Scorsese soit l’un de ses films favoris.

Steve McQueen, Charlotte, 2004, capture d’écran © Steve McQueen, courtesy Thomas Dane Gallery/Marian Goodman Gallery

L’exposition que lui a consacrée le Schaulager, à Bâle, en 2012-2013, a laissé à plus d’un le souvenir d’un moment rare. Le même impact se dégage de cette rétrospective londonienne. On y retrouve certaines des œuvres présentées en Suisse : Charlotte (2004), gros plan fixe sur un œil triste de l’actrice Charlotte Rampling, touché par le doigt de l’artiste, sous un filtre rouge, ou Static (2009), séquence hypnotique tournée depuis un hélicoptère en rotation autour de la statue de la Liberté, à New York. S’y ajoute le sentiment que ces images, spectaculaires ou intimes, devenues pour certaines iconiques – comme on le dit de scènes de films – gagnent avec le temps, le recul, en densité. Elles infusent notre inconscient, chaque fois réactivées, comme sous l’effet d’une persistance rétinienne. Leurs dispositifs cinématographiques tiennent de l’installation. La mise en scène – un projecteur, partie intégrante de l’œuvre, des écrans suspendus sur lesquels les images sont projetées recto verso – leur confère une dimension dramatique. Cet espace dans lequel s’immerge le regard, comme happé, en fait une expérience unique, qui engage tous les sens. Une expérience proprement physique de l’image. Difficile, en effet, de rester insensible à la puissance évocatrice d’un travail d’une telle exigence et ambition qui, en saisissant l’époque, parle avant tout de notre rapport sensible au monde – un monde parfois cruel, autant qu’il peut être sublime. À l’heure où la simplification fait slogan, une telle complexité impressionne.

La réalité, brute

La Tate Modern réunit quatorze œuvres de Steve McQueen, de son premier film très personnel en super-8, Exodus (1992-1997), sur l’immigration et le multiculturalisme à Londres, à End Credits (2012-en cours), montré pour la première fois au Royaume-Uni : un défilé de diapositives des rap-ports du FBI (des documents falsifiés) sur Paul Robeson, chanteur, acteur et militant des droits civiques afro-américain placé sous surveillance dans les années 1950. Dans 7th Nov. 2001, le cousin de l’artiste raconte le jour tragique où il blessa mortellement par balle son propre frère. Autre pièce forte : Girls, Tricky (2001), dans laquelle le chanteur de trip-hop à la voix sépulcrale est saisi sur le vif lors d’une séance d’enregistrement en studio, torse nu, en état de transe. Dans Ashes (2002-2015), un jeune pêcheur à la beauté solaire, hiératique, est filmé sur son bateau à La Grenade, dans les Antilles. Impliqué dans une histoire de drogue, il sera assassiné deux mois plus tard. McQueen lui dresse ici un bouleversant mémorial. « Conteur d’histoires » autoproclamé, créateur « d’œuvres plasticiennes dans un contexte quotidien » mêlant part de vérité et abstraction, l’artiste atteint des sommets avec Western Deep (2002). Chef-d’œuvre présenté à la documenta 11 de Cassel, le film documente au plus près les conditions de travail inhumaines dans une mine d’or en Afrique du Sud. D’emblée, le spectateur se trouve transporté au milieu de ces hommes, damnés de la terre, dans l’exiguïté étouffante, la chaleur, la poussière… Les moments de répit alternent avec le bruit assourdissant des marteaux-piqueurs. D’un réalisme cru, le reportage prend par instants des allures d’œuvre abstraite. L’obscurité laisse transparaître des points de lumière – les lampes frontales des mineurs, mystérieuse constellation souterraine. Une scène surréelle les montre, par dizaines, vêtus d’un même et unique short bleu, soumis à d’éprouvants exercices physiques, répétés au rythme d’alarmes, dans une salle à l’atmosphère carcérale. Vision terrifiante d’un esclavage moderne…

Static, 2009, capture d’écran. © Steve McQueen, courtesy Thomas Dane Gallery/Marian Goodman Gallery

Sur l’autre rive de la Tamise, la Tate Britain dévoile le dernier projet de Steve McQueen, intitulé « Year 3 ». Les murs du musée sont couverts de photos de classe encadrées d’enfants de 7 et 8 ans, élèves dans les écoles primaires de Londres et sa banlieue. La génération future. L’âge choisi est celui de la prise de conscience du monde extérieur, en dehors du strict cercle familial; celui où s’ouvre le champ des possibles, où se créent les conditions du développement du potentiel de chacun, où se dessine un avenir. D’origine caribéenne (ses parents ont grandi à La Grenade), Steve McQueen a connu le racisme et la stigmatisation. Ses professeurs destinaient cet enfant dyslexique à un métier manuel. Au lieu de quoi, il a choisi l’art, comme on monte au front, jusqu’à étudier au prestigieux Goldsmiths College, à Londres – et faire la carrière que l’on sait. Nul hasard si son œuvre se prête à une lecture bourdieusienne. En écho à sa propre expérience, elle interroge le déterminisme social, scrute au scalpel les rapports de domination. Un monde bien réel, sur lequel il porte un regard implacable, et qui reste sa meilleure source d’inspiration.

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« Steve McQueen », 13 février - 11 mai 2020, Tate Modern, Bankside, Londres SE1 9TG (exposition organisée en collaboration avec Pirelli HangarBicocca, Milan) / « Steve McQueen. Year 3 », 12 novembre 2019 - 3 mai 2020, Tate Britain, Millbank, Londres SW1P 4RG, Royaume-Uni, tate.org.uk