Critique
Expositions

Sandro Botticelli : la fabrique des chefs-d'œuvre

L’exposition consacrée au peintre italien par le musée Jacquemart-André, à Paris, rappelle la place centrale qu’il occupait dans le panthéon du couple de collectionneurs, qui contribua à sa redécouverte.

Par un heureux hasard du calendrier, la tenue de cette exposition coïncide avec la célébration du bicentenaire de la mort de l’empereur Napoléon Ier. Car, si la France redécouvre Alessandro Filipepi, dit Sandro Botticelli, au XIXe siècle, c’est d’abord à la faveur des saisies napoléoniennes en Italie et grâce à l’intérêt que suscitent les « écoles primitives » auprès de Dominique Vivant-Denon, alors directeur général du musée du Louvre.

Alessandro Filipepi, dit Botticelli, Vierge à l’Enfant dite Madone Campana, vers 1467-1470, tempera sur bois, musée du Petit Palais, Avignon. © RMN-Grand Palais/René-Gabriel Ojéda.

Dans la première salle de l’exposition, la présence d’une Vierge à l’Enfant de la collection du cardinal Fesch, prêtée par la Ville d’Ajaccio, fait ainsi écho à ce bouleversement du goût qui replace peu à peu Sandro Botticelli au cœur de l’attention, après une longue période d’oubli précipité par la plume acérée de Giorgio Vasari. À la suite du cardinal – et oncle de Napoléon Ier –, les collectionneurs les plus avertis se passionnent pour le maître florentin, d’Émile Pereire au couple Édouard André et Nélie Jacquemart, en passant par la baronne Nathaniel de Rothschild. L’acquisition pour le Louvre, sous le Second Empire, des Botticelli Campana, puis celle des fresques de la Villa Lemmi, à Florence, achèvent de réhabiliter l’artiste. Dès avant 1900, il devient un mythe et l’est resté.

LA MÉTHODE BOTTICELLI

En dépit d’espaces d’exposition relativement exigus, qui empêchaient de facto la venue des plus grands formats, le musée a obtenu des prêts considérables qui permettent de pénétrer les mystères de l’atelier et de se confronter à la production sérielle de celui-ci. Avec tout ce que cela peut entraîner de frustration quant à la perception parfois fantasmée d’une œuvre dite « originale », mais tout ce que cela a de fascinant aussi : l’émulation, la transmission, la diffusion des sujets, leur cohérence…

La rencontre entre les Vénus pudiques de la Gemäldegalerie (Berlin) et de la Galleria Sabauda (Turin), exceptionnellement accrochées l’une à côté de l’autre, permet d’observer au plus près la méthode Botticelli : extraire d’une œuvre antérieure, ici La Naissance de Vénus, un prototype que son atelier peut remployer à l’envi, au gré des commandes. Les deux Vénus aux boucles d’or révèlent, avec une liberté folle, l’idéal renaissant. La Vénus turinoise, qui trahit une plus grande participation de l’atelier, n’a pourtant rien d’une reproduction, elle apparaît plutôt comme une réinterprétation de son alter ego berlinois. Dans cette seconde version, soulignée d’un voile évanescent, la monumentalité antique se teinte d’une grâce érotique, et la pureté cède la place à la nudité.

Alessandro Filipepi, dit Botticelli, Venus pudica, vers 1485-1490, huile sur toile, Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie, Berlin. © BPK, Berlin, dist. RMN-Grand Palais/Jörg P. Anders

UNE RENOMMÉE PAR-DELÀ LES FRONTIÈRES

Les pratiques d’atelier s’avèrent infiniment variées. Sandro Botticelli, à la façon des orfèvres desquels il a reçu sa formation, fournit quantité de dessins pour les arts appliqués; des motifs transposables par ses assistants en broderie, en tapisserie ou en marqueterie. Deux pièces textiles évoquent cet aspect bien moins connu de son œuvre. La première est une somptueuse chasuble prêtée par le Muzeul National Brukenthal, à Sibiu (Roumanie), dont le velours de soie brocardée st enrichi de broderies au fil d’or exécutées d’après des modèles de l’artiste. Vraisemblablement commandée pour la basilique hongroise de Stuhlweißenburg (Székesfehérvár) par le roi mécène et humaniste Matthias Corvin, elle témoigne de la renommée européenne de l’atelier du vivant de l’artiste.

Les prêts obtenus permettent de pénétrer les mystères de l’atelier et de se confronter à la production sérielle de celui-ci.

Tout comme la seconde pièce, encore plus rare, puisqu’il s’agit de l’unique tapisserie conservée, tissée d’après un carton de Sandro Botticelli. Son commanditaire, le vicomte Guy de Baudreuil, abbé de Saint-Martin-aux-Bois (Oise), est un proche de Charles VIII et un habitué des séjours en Italie. Il a pu y rencontrer l’artiste et lui demander d’adapter à son usage l’iconographie toute médicéenne de la Minerve pacifique. La quiétude de celle-ci contraste avec l’extravagante Méduse qui orne son bouclier – dont on retrouve la mine peu amène dans l’une des truculentes illustrations pour L’Enfer de Dante, venues spécialement du Vatican.

Manufacture française, d’après Botticelli, Minerve pacifique, vers 1491-1500, laine et soie, collection particulière. © Studio Sébert, Paris

D’aucuns seront surpris qu’un artiste aussi célèbre que Sandro Botticelli, dont on croit tout connaître, puisse encore faire l’objet de récentes découvertes. Outre une proposition d’identification du Maître des bâtiments gothiques à Jacopo Foschi, l’un de ses plus proches élèves et collaborateurs, l’exposition dévoile, dans la dernière salle, une œuvre d’atelier inédite, précieuse Vierge à l’Enfant découverte dans l’église Saint-Félix de Champigny-en-Beauce (Loir-et-Cher). Un nouveau fleuron pour les collections du «plus grand musée de France »!

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« Botticelli. Artiste et designer », 10 septembre 2021-24 janvier 2022, musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris.