Critique
Expositions

Rencontres d’Arles : la nouvelle garde tous azimuts

Après l’annulation de l’édition 2020, le festival de photographie revient dans une version resserrée, qui fait la part belle à l’émergence. Morceaux choisis.

SMITH, Sans titre, série Désidération, 2000-2021. Courtesy galerie Les Filles du Calvaire

« Un été des lucioles ». Ainsi Christoph Wiesner, qui inaugure sa première édition officielle en tant que directeur des Rencontres d’Arles, qualifie-t-il cette 52e édition placée sous le signe d’une « lumière encore tamisée ». Dans un format resserré – après une édition 2020 annulée en raison de la pandémie –, la manifestation entend incarner à la fois une « renaissance » et la continuité en proposant « une constellation lumineuse illustrant la diversité des regards, la polyphonie des récits et symbolisant la survivance à travers l’image des espoirs et des prises de conscience ». L’édition 2021 est composée de 35 expositions au programme officiel dans la ville, auxquelles s’ajoutent une dizaine d’expositions dans plusieurs lieux de la Région associés au festival, dans le cadre du Grand Arles Express : le Mucem, le FRAC PACA, la Collection Lambert ou encore le Centre Photographique Marseille.

Au registre émergence, la sensation de cette édition est à découvrir au Monoprix

Au registre émergence, la sensation de cette édition est à découvrir au Monoprix, avec le projet Désidération (Anamanda Sîn) de SMITH. Sous-titrée Du désastre au désir : vers une autre mythologie du spatial, l’installation multimédia déploie dans l’espace brut de décoffrage à l’étage du supermarché une série de photographies tirées sur aluminium, des micro-architectures en acier avec néons, des photographies thermiques sur plexiglas, un reliquaire de météorites, d’étranges vidéos, une bande-son hypnotique… Agrégeant de multiples contributions – l’astrophysicien Jean-Philippe Uzan, l’écrivain Lucien Raphmaj, le designer Matthieu Prat (Diplomates), le compositeur et violoncelliste Gaspar Claus, les performances de François Chaignaud, Adrian Gebhart et Nadège Piton, la créatrice textile Zélia Smith –, ce projet utopique captivant oeuvre à élaborer une nouvelle esthétique relationnelle entre l’humanité et le cosmos. Onirique, mystique, mélancolique, l’ensemble suscite le trouble autant qu’il stimule l’imaginaire : « une zone à rêver où se forment de nouvelles mythologies peuplées de créatures hybrides ». Un ovni à forte puissance poétique, tel un télescope tourné vers le ciel étoilé arlésien – celui-là même qui jadis inspira Van Gogh.

Toujours très attendue, l’exposition du Prix Découverte Louis Roederer 2021, propice à la révélation de nouveaux talents, s’est installée cette année sous les majestueuses voûtes de style gothique de l’église des Frères-Prêcheurs. Avec le soutien de la Fondation Louis Roederer et de Polka, elle accueille les onze artistes sélectionnés sur quelque 250 candidatures par le directeur des Rencontres d’Arles et la commissaire Sonia Voss. Au sein de ce nouvel écrin, les oeuvres sont mises en valeur par la scénographie écoresponsable d’Amanda Antunes. Le 10 juillet, les noms des deux lauréates ont été dévoilés par Marie Robert, présidente du jury et conservatrice chargée de la collection de photographie au musée d’Orsay, devant un public rassemblé sur les gradins du Théâtre Antique.

Tarrah Krajnak, Autoportrait en Weston/en Charis Wilson, 1925/2020, série Rituels de maîtres II : les Nus de Weston, 2020. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Née à Lima en 1979, Tarrah Krajnak vit et travaille à Los Angeles. Présentée par as-is.la gallery, elle s’est vue décerner le Prix du Jury pour sa série de tirages en noir et blanc intitulée Rituels de maîtres II : les Nus de Weston, dans laquelle elle reconstitue les célèbres Nus d’Edward Weston, réalisés à partir de 1927 et réunis sous forme d’ouvrage cinquante ans plus tard. À la fois modèle et photographe, elle poursuit ici un travail revisitant l’histoire de la photographie, initié avec son premier hommage à Ansel Adams, autre grand maître américain du médium.

Ilanit Illouz, Sel, série Les Dolines (2016-2021), 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Ilanit Illouz (née en 1977 à Paris), présentée par MABA|Fondation des Artistes, a quant à elle reçu le Prix du public. Son projet Wadi Qelt, dans la clarté des pierres présente dans différents formats des vues de paysage du désert de Judée, entre Jérusalem et Jéricho, à proximité de la mer Morte. Un territoire qui recèle le fameux bitume de Judée, utilisé par Nicéphore Niépce au début du XIXe siècle comme enduit photosensible pour réaliser les premières reproductions par contact. Rongée par le sel, cette zone lunaire a inspiré à l’artiste une série d’images produites en utilisant ce matériau. Fossilisés, ses tirages possèdent une indéniable qualité plastique, orchestrant la rencontre de l’image et de la matière.

À la Mécanique générale, dans le parc des Ateliers du complexe Luma Arles fraîchement inauguré – où l’on peut faire l’expérience des dernières créations de Philippe Parreno (Sonic Water Lilies, No More Reality), de Pierre Huyghe (After UUmwelt) ou revoir des heures durant The Clock (2010) de Christian Marclay, entre autres chefs-d’oeuvre –, il ne faut pas manquer « Princes de la rue » de Clarisse Hahn, qui a documenté dans une veine réaliste singulière le quotidien de jeunes hommes dans le quartier de Barbès, à Paris. Soutenue par Kadist, l’exposition donne à voir « Barbès, cour des miracles, [qui] abrite les anciens comme les exclus. Ceux-là portent à leur tour les stigmates d’une histoire qui peine à cicatriser », selon les termes de Michel Poivert.

Dans le même espace immense, le labyrinthe de l’exposition muséale « Masculinités. La libération par la photographie » explore « la manière dont la masculinité a été codée, interprétée et construite socialement des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, par le biais du cinéma et de la photographie. » Rassemblant plus de cinquante artistes, de Richard Avedon à John Coplans en passant par Peter Hujar, Catherine Opie, Wolfgang Tillmans ou Duane Michals, elle aborde les thèmes du pouvoir, du patriarcat, de l’identité queer, des politiques raciales, de la perception des hommes par les femmes, des stéréotypes hypermasculins, de la tendresse et de la famille…

Dans l’église Sainte-Anne, « The New Black Vanguard », exposition produite par Aperture, consacre un accrochage haut en couleur à des photographes dont les portraits fusionnent art et mode, revisitant le genre dans une grande diversité de regards sur l’identité noire, loin des clichés. Des talents prometteurs de New York et Johannesburg, Lagos ou Londres.

Stéphan Gladieu, République populaire démocratique de Corée. Portraits, au Jardin d’été. © Stéphane Renault

Si la fraîcheur des églises permet de s’abriter des ardeurs du soleil provençal, le Jardin d’été compte également parmi les nouveaux lieux des plus agréables occupés cette année par le festival. Stéphan Gladieu y expose ses portraits en grand format de Coréens du Nord. Un sujet surprenant, où la mise en scène emprunte aux codes des images de propagande – poses rigides et visages fermés compris – pour mieux mettre à nu l’absurdité et les apparences factices du régime autoritaire, non sans une certaine empathie avec les différents individus qui se sont prêtés à l’exercice.

Sabine Weiss, New York, 1955. © Sabine Weiss

Tournées plus particulièrement cette année vers la nouvelle garde et les thématiques actuelles – de la question de l’identité à celle du genre –, les Rencontres n’oublient pas de célébrer l’histoire de la photo et rendent un hommage plus que mérité à Sabine Weiss, 97 ans, légende vivante de la photographie humaniste. L’occasion de découvrir ou de revoir dans la chapelle des Jésuites du Museon Arlaten - Musée de Provence, récemment restaurée, certaines des images iconiques de la Suissesse qui travailla notamment à l’agence Rapho aux côtés de Robert Doisneau. Son objectif a immortalisé les grands de ce monde pour de prestigieuses revues américaines (Life, Time Magazine…) comme les petites gens de Paris, Françoise Sagan ou Alberto Giacometti dans l’atelier dessinant sa femme Annette, dont elle était proche. En 1955, Edward Steichen choisit plusieurs de ses photographies pour l’exposition « The Family of Man » au Museum of Modern Art de New York. Femme de tempérament à une époque où la photographie restait un métier d’hommes, Sabine Weiss a reçu le prix Women in Motion pour la photographie 2020, décerné par Kering et les Rencontres d’Arles pour l’ensemble de sa carrière.

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Arles 2021 - Les Rencontres de la photographie, du 4 juillet au 26 septembre 2021, différents lieux, 13200 Arles.

Appeared in The Art Newspaper France - Daily, 754