Critique
Expositions

Rachel Rose, le cosmos dans la cuisine

Dans ses films courts, l’artiste américaine exorcise émotions et angoisses. Sa maîtrise du montage et de la narration est à découvrir à Lafayette Anticipations, à Paris.

Née en 1986, Rachel Rose a grandi dans la périphérie de New York, au nord. À Yale, elle a étudié la peinture avec Robert Reed (décédé en 2014), peintre abstrait connu pour ses méthodes pédagogiques, dont le rapport au temps l’a marquée – prendre un mois pour faire un tableau ou bien en peindre cent en vingt-quatre heures. Toutefois, redoutant le formalisme et l’ennui qu’elle associait à l’isolement de l’artiste dans son atelier, elle a abandonné la peinture pour le documentaire et le film en général. Encouragée par Liam Gillick et Rirkrit Tiravanija, elle en apprend les bases à Columbia, découvrant là une manière symbolique de « sortir dans le monde ». Depuis, elle a développé différentes techniques de montage d’images trouvées ou produites et s’est rapidement fait connaître par des installations vidéo, si ce n’est immersives, du moins incluant toujours leur lieu d’exposition. Dès 2015, elle a remporté le Frieze Artist Award et a exposé successivement aux Serpentine Galleries, à Londres, et au Whitney Museum of American Art, à New York, ce qui lui valut d’être qualifiée par le New York Times cette année-là de « Next Big Thing ».

Everything and More, 2015, capture d’écran. © Rachel Rose. Courtesy Pilar Corrias Gallery, Londres / Gavin Brown’s enterprise, New York, Rome

l’esprit du collage se manifeste par la juxtaposition, les écarts et échos entre son et image, les jeux d’échelles et les manipulations du temps

Dépasser l’anxiété

Pour son premier film, Sitting Feeding Sleeping, réalisé à la fin de ses études en 2013, elle élabore une méthode qu’elle n’a par la suite cessé d’affiner : le point de départ en est son état personnel d’alors, une forme de dépression liée à l’incertitude de l’avenir et à d’autres inquiétudes. Un état auquel elle trouve des résonances hors d’elle, dont elle nourrit un objet plastique, sensoriel et vecteur d’émotion. Elle part ensuite en quête d’images, procédant par rebonds : dans l’un des deux laboratoires de cryogénie des États-Unis, dans différents parcs zoologiques à travers le pays, dans un laboratoire de robotique de San Diego où les ingénieurs conçoivent un bébé robot géant capable de détecter les émotions humaines. Une fois reliées dans un film d’une dizaine de minutes – son format de prédilection –, ces images forment, sans esprit de démonstration, un support pour une méditation sur la finitude de la vie et la peur de la mort, pour notre société héritée de la cybernétique et soumise à un flux constant d’images.

Lake Valley, 2016, capture d’écran. © Rachel Rose. Courtesy Pilar Corrias Gallery, Londres/ Gavin Brown’s enterprise, New York, Rome

Et si Hans Ulrich Obrist estime que Rachel Rose parvient à y mettre de l’ordre, c’est qu’elle pratique avec patience et bonheur le traitement et le montage. A Minute Ago (2014) poursuit, sur le même mode, un questionnement des relations entre l’homme et la nature sur fond de dérèglements. À l’origine du film, conçu après le passage de l’ouragan Sandy, les effets d’une brusque rafale observés de derrière une vitre, qui amènent l’artiste à s’intéresser à des phénomènes atmosphériques violents (orage de grêle sur une plage de Russie) et au verre dans l’architecture (la Glass House de Philip Johnson). Mêlés par divers procédés, ces éléments visuels évoquent, sur le registre émotionnel, l’urgence climatique et l’anxiété qu’elle suscite.

Jeux d’échelle

Tous les films réalisés depuis, bien qu’explorant des territoires différents (parmi les derniers, certains, Wil-o-Wisp et Enclosure, montrent une orientation plus historique) et mettant en jeu des techniques variées, partagent bien des caractères, à commencer par la prise en compte des conditions matérielles de leur monstration. Un projecteur, un écran, de l’espace entre eux où s’installer, une acoustique spécifique, de la lumière naturelle ou non : voilà ce qui compose l’expérience et qu’il faut donc penser afin de parvenir à connecter la projection à l’espace qui l’accueille et le spectateur à ce qu’il voit. Car c’est de connexion qu’il s’agit en dernière analyse, et a fortiori si les éléments semblent, au premier abord, disjoints, d’où l’intérêt souvent réitéré pour le collage, quels qu’en soient les moyens. On songe en particulier à Lake Valley, fable de l’abandon et du passage à l’âge adulte présentée à la Biennale de Venise en 2017. Entièrement élaboré à partir d’illustrations de livres pour enfants des XIXe et XXe siècles, découpées, fragmentées et recomposées, le film raconte l’histoire d’une petite créature livrée à elle-même qui, en quête d’affection, part à la rencontre du monde.

Rachel Rose a développé différentes techniques de montage d’images trouvées ou produites et s’est fait connaître par des installations vidéo incluant toujours leur lieu d’exposition

L’esprit du collage se manifeste de même par la juxtaposition, les écarts et échos entre son et image, les jeux d’échelles (la propre vie de Rachel Rose et la vie en général, l’humain et le cosmos, l’infiniment grand et l’infiniment petit…) et les manipulations du temps. Par expansion ou resserrement, le présent et le passé plus ou moins lointain se rejoignent, comme dans Palisades in Palisades (2015) : où une jeune femme déambule dans un parc du New Jersey, au bord d’une falaise où se donne à lire le temps long de la géologie, mais aussi l’histoire humaine, dont des épisodes de la guerre de Sécession. Le collage contribue, en outre, à une certaine texture de l’image que l’artiste veut plane, de même qu’elle préfère le son mono à la stéréo. Voilà qui participe de son goût pour les détails, parfois infimes, pour les anecdotes, d’où naissent les histoires. Elle en tire un mode de narration bien spécifique, que l’on a pu qualifier de « diffus » tant il fonctionne par adjonction de fragments ou associations intuitives et échappe à toute linéarité. Le collage offre aussi l’emblème parfait d’une approche qui, tout en se nourrissant de la science et de l’histoire, en s’inspirant souvent de films à effets spéciaux, s’enracine dans des moyens volontairement simples. « Je pense, déclare Rachel Rose, à la façon dont nous faisons ou tentons de faire l’expérience de l’espace infini et du temps avec les méthodes les plus finies et rudimentaires. »

Sitting Feeding Sleeping, 2013, capture d’écran. © Rachel Rose. Courtesy Pilar Corrias Gallery, Londres/ Gavin Brown’s enterprise, New York, Rome

L’histoire d’Everything and More, film projeté au Whitney Museum en 2015, en fournit une bonne illustration : s’y conjuguent le récit d’un astronaute, des images filmées là où se déroulent les entraînements à l’apesanteur et des mélanges de divers produits de consommation courante réalisés dans sa cuisine. Ainsi sont évoquées tant les sensations physiques, éprouvées hors de la pesanteur et lors du retour sur Terre (quand une montre-bracelet semble peser le poids d’une boule de bowling), que les fréquences lumineuses et les couleurs que l’on ne perçoit que dans l’espace. Le tout avec les moyens du bord, capables de nous transporter, par la suggestion, peut-être aussi loin que les effets spéciaux les plus sophistiqués.

« Rachel Rose », 13 mars-13 septembre 2020, Lafayette Anticipations, 9, rue du Plâtre, 75004 Paris.