Critique
Livres

Pierre Alechinsky, le fil de la lettre

Gallimard a réuni trois ouvrages du peintre datant des années 1990 (Lettre suit, Baluchon et ricochets, Remarques marginales) et trois extraits de Des deux mains (2004).

Les reproductions d’œuvres, d’Alechinsky et d’autres, et des photographies prises par lui ou d’autres, en particulier par Suzy Embo, ont été choisies par l’artiste, en résonance avec ses propos. Avec une forme d’évidence dénuée de tout didactisme, les tirages montrent le plus souvent les artistes au travail, simplement et de plain-pied, depuis leur entourage auquel le lecteur se voit ainsi donner accès. Voilà qui s’accorde parfaitement au ton et à la teneur des textes qu’en parallèle on y lit : de souvenirs en réflexions plus ou moins développées, d’anecdotes en aphorismes («Un cri, la peinture? Encore ne devrait-il pas être de victoire», p. 150; «La peinture reposant sur pas grand-chose, ce pas grand-chose dévisage la perfection», p. 151), dans une langue simple et enlevée modulant la pudeur des sentiments et l’humour grave. Ils dessinent le

dans cet ensemble de réflexions sur le processus créateur, la multiplication des mains apparaît à plusieurs reprises.

territoire artistique et affectif de l’artiste : une géographie déployée entre la France, le nord de l’Europe et le Japon, avec quelques incursions sur le continent américain; les figures du père et de la mère sobrement évoquées; les amitiés et les admirations qui le lient aux protagonistes du groupe CoBrA (Asger Jorn, Karel Appel, Christian Dotremont, Pol Bury, Henry Heerup), mais aussi à Bram van Velde (« le maître »), Walasse Ting, Henri Michaux ou Jean Raine ainsi qu’à des prédécesseurs illustres comme James Ensor.

La couverture d'Ambidextre de Pierre Alechinsky Courtesy Gallimard, D.R.

Le goût pour la création en commun s’y fait jour, tant dans les collaborations qu’il a multipliées avec les écrivains – dans « Le jardin fragile », il tient ainsi le journal de son travail pour la rotonde de l’Assemblée nationale, conçu en écho avec les mots de Jean Tardieu – que dans les tentatives qu’il évoque de « peindre à deux pinceaux » (avec Appel) ou « à quatre mains » (avec Ting, dans « Troisième pinceau »). Dans cet ensemble de réflexions sur le processus créateur – « les moyens du bord » –, la multiplication des mains apparaît à plusieurs reprises : le titre « L’autre main » fait écho à ce passage de « Dernier jour », où Alechinsky se dit gaucher contrarié, écrivant des deux mains, avant de s’arrêter sur l’envers de l’écriture et la maladresse concertée. On peut la lire aussi dans cette pratique parallèle du dessin, de la peinture et de l’écriture pour cet artiste qui, à l’instar de Michaux, manie la plume et le pinceau. Et nombreuses sont les citations qui confèrent à cette dualité de moyens un caractère fondateur : « Dessiner, écrire avant la lettre » (p. 53) ou encore «La pupille noire de l’encrier d’où sort le fil» (p. 224).

Pierre Alechinsky, Ambidextre, Paris, Gallimard, 2019, 456 pages, 39 euros.