Critique
Expositions

Paris pour école au MAHJ

Le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, à Paris, remémore l’apport d’une quarantaine d’artistes juifs ashkénazes immigrés à la scène parisienne de l’entre-deux-guerres.

« Paris pour école » : la formule évoque, tout en s’en démarquant, l’appellation d’école de Paris. Elle rappelle ce que la quarantaine d’artistes présentés au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, Juifs et Juives originaires de l’Europe centrale et jusqu’à l’Empire russe (la zone de résidence qui s’étend de la Lituanie à Odessa, au sud de l’Ukraine) sont venus chercher à Paris durant la première décennie du XXe siècle : un complément à leur formation, un contexte d’émulation artistique, un dialogue avec les maîtres, des conditions de travail plus favorables ou encore, comme le déclare Sonia Delaunay, « une vie bouillonnante ».

Communauté d’artistes

Et c’est bien l’impression qui se dégage dès les premières salles du parcours où s’exposent la diversité des pratiques et des styles, les expérimentations marquées par le fauvisme, le cubisme, l’abstraction, l’atmosphère de la Ruche, les soirées de Montparnasse et les portraits peints ou sculptés des membres de cette vivante communauté d’artistes.

Marc Chagall, L’Atelier, 1911, huile sur toile, Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris. © Centre Pompidou, MNAM, dist. RMN/Grand-Palais (musée Marc-Chagall)/Gérard Blot

Entre les documents issus pour certains d’archives privées et les œuvres de la collection du musée ou prêtées par d’autres institutions, Pascale Samuel, la commissaire, parvient non seulement à faire exister des artistes tels que Alice Halicka, Henri Hayden, Georges Kars, Lou Albert-Lasard, Simon Mondzain ou Mela Muter aux côtés des Marc Chagall, Amedeo Modigliani et Chaïm Soutine beaucoup plus connus du public, à faire redécouvrir aussi l’ampleur de l’œuvre de Chana Orloff, mais elle trame surtout ensemble aventures plastiques et questions historiques, sociales ou politiques.

c’est dans les œuvres que se lisent les tiraillements et tentatives de conciliation entre art populaire juif et recherches des avant-gardes, entre la culture d’origine et la modernité d’accueil.

La Première Guerre mondiale transparaît dans les œuvres (entre autres, ces vingt eaux-fortes d’Ossip Zadkine éditées en 1919), tandis que la montée des nationalismes et de l’antisémitisme qui ont conduit à la Seconde infuse le champ artistique, notamment au moment du Salon des indépendants de 1924 où les artistes sont présentés non plus par ordre alphabétique mais par nationalité – et à l’occasion duquel naît, précisément, l’expression d’école de Paris. C’est dans les œuvres, dont des dessins à la tour Eiffel de Chagall, que se lisent les tiraillements et tentatives de conciliation entre art populaire juif et recherches des avant-gardes, entre la culture d’origine et la modernité d’accueil.

Chaïm Soutine, La Jeune Anglaise, vers 1934, huile sur toile, musée de l’Orangerie, Paris. © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie)/Hervé Lewandowski

C’est encore à travers des œuvres d’artistes déportés photographiées par Marc Vaux et alignées sur un mur de la dernière salle que s’écrivent ces destins tragiques et la fin, une décennie plus tard, de la « grande communion française » que Géo-Charles avait située en 1928 à Montparnasse.

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« Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940 » 17 juin-31 octobre 2021, musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris.