Critique
Expositions

Momies et papyrus au pays de Cézanne

Une belle exposition dévoile le fonds égyptien du musée Granet, à Aix-en-Provence, et souligne le rôle éminent joué par les collectionneurs et érudits qui l’ont constitué.

« Quand on pénétrait au musée Granet dans les années 1950-1960 se trouvaient, dans le grand hall qui marquait l’entrée, les collections archéologiques parmi lesquelles, dans une cage en verre et métal, l’on pouvait découvrir avec émotion, et sans doute un peu d’appréhension, un sarcophage et une momie. Des générations de jeunes Aixois ont ainsi défilé devant cette insolite vitrine, et tous s’en souviennent comme l’élément le plus notable de leur visite de jeunesse au musée. Ils nous le rappelaient régulièrement, nous demandant quand ils pourraient assister au retour de la momie ! », se remémore Bruno Ely, le directeur du musée Granet.

Fragment de stèle à Osiris et aux divinités associées, probablement règne de Séthi Ier (vers 1294-1279 av. J.-C.), calcaire, musée Granet, Aix-en-Provence. © 2019 Musée Granet/Hervé Lewandowski

Reléguée pendant plus d’un demi-siècle dans ce « purgatoire » des musées que sont les réserves, la vedette du musée aixois retrouve enfin les faveurs du public grâce à une passionnante exposition, à la fois scientifique et accessible, fruit d’un partenariat avec le musée du Louvre. Orchestré par l’égyptologue Christophe Barbotin (qui étudia une première fois les collections aixoises il y a vingt-cinq ans, lorsqu’il était encore tout jeune conservateur au département des Antiquités égyptiennes du Louvre !), le parcours se veut une mise en lumière des quelque cent cinquante pièces de ce fonds trop peu connu, en même temps qu’une introduction à la civilisation pharaonique et aux fondements de son esthétique. Parmi les joyaux offerts à l’admiration du visiteur figurent ainsi deux reliefs provenant d’un mastaba de Saqqarah réalisés sous le règne du pharaon Khéops (vers 2590-2565 av. J.-C.), une belle tête de pharaon coiffée du némès attribuée à Apriès, de la XXVIe dynastie (598-520 av. J.-C.) ou encore, hiératique à souhait, une longiligne statue d’Osiris en bronze, comptant parmi les plus grandes effigies du dieu connues à ce jour.

Un ample chantier des collections

L’exposition offre aussi l’occasion, pour le grand public comme pour les historiens d’art, de « redécouvrir » dans leur aspect originel des chefs-d’œuvre analysés et restaurés selon les procédés révolutionnaires dont dispose désormais la recherche scientifique. À la faveur du chantier des collections qui s’est tenu en 2016-2017, des études poussées ont porté sur le taux de nocivité à l’arsenic des différentes momies animales et humaines. Dans le même temps, une importante campagne de restauration a pris en compte la spécificité de chaque matériau (papyrus, pierre, métal, matériaux organiques…), ainsi que le caractère composite de certaines pièces, tel un œuf momifié, ou bien les fragments préservés d’une petite momie de crocodile. Enfin, grâce aux progrès des techniques d’introspection radiographique, la très rare momie de varan du Nil d’époque ptolémaïque gardée dans les collections a fait l’objet d’une tomodensitométrie qui a dévoilé, tel un mille-feuille, chacune des strates qui la composent, ainsi que son système de fabrication sophistiqué. « Les embaumeurs n’ont conservé de l’animal que la tête, les pattes et la queue. […] La forme du varan a ensuite été reconstituée par bourrage de l’enveloppe tégumentaire au moyen de résine, de textile et de cire, puis l’incision a été soigneusement suturée », explique Christophe Barbotin dans le catalogue.

orchestré par l’égyptologue christophe Barbotin, le parcours met en lumière les quelque 150 pièces de ce fonds trop peu connu, en même temps qu’il introduit à la civilisation pharaonique et aux fondements de son esthétique

Mais, loin d’être destiné exclusivement aux chercheurs comme c’est hélas trop souvent le cas, l’ensemble de ces données est désormais rendu accessible au public sous la forme d’animations multimédias présentées à la fin du parcours. Grâce aux analyses au carbone 14, l’on apprend ainsi que la « star du musée » est la momie d’une femme anonyme ayant vécu aux Xe-XIe siècles avant notre ère, et qu’elle fut placée à l’époque moderne dans le cercueil d’un certain Ptahirdis datant du VIIe siècle avant notre ère! « La momie et son sarcophage se devaient de constituer le kit complet du collectionneur », résume ainsi avec une pointe d’humour Christophe Barbotin.

Statue du confiseur d’Amon Samout et de sa femme, la dame Moutnefert, règne de Thoutmosis III (vers 1479-1425 av. J.-C.) ou d’Aménophis II (vers 1427-1400 av. J.-C.), calcaire peint, musée du Louvre, Paris. © 2008 Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais/Christian Décamps

Collectionneurs et égyptophiles

L’autre intérêt de cette exposition réside, précisément, dans le passionnant tableau qu’elle brosse de ces cénacles d’érudits et amateurs d’art aixois qui se piquaient d’égyptologie et conservaient dans leur cabinet de curiosités des bas-reliefs, sculptures, momies et papyrus d’époque pharaonique. Parmi les plus célèbres d’entre eux se détache Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), « un gentilhomme d’Aix-en-Provence versé dans toutes les sciences, qui possédait une bibliothèque riche non seulement de livres, mais d’objets d’art, d’antiquités et d’animaux d’empaillés », selon la description d’Umberto Eco dans son roman L’Île du jour d’avant (1994). Dans son sillage, Jules-François-Paul Fauris de Saint-Vincens (1718-1798), président du parlement de Provence, établit, par l’intermédiaire de voyageurs parcourant l’Europe et le Levant, une splendide collection qu’il installe dans son hôtel du cours Mirabeau. Transmise à son fils, elle sera acquise à la mort de ce dernier par les villes d’Aix, Marseille et Arles. Mais c’est François Sallier (1767-1831), maire d’Aix sous l’Empire, qui constitua assurément la plus impressionnante collection d’objets pharaoniques, au point qu’un jeune égyptologue du nom de Jean-François Champollion la visita à deux reprises, en 1828 et 1830 ! Si certains de ces chefs-d’œuvre sont désormais dispersés entre Avignon, le musée Granet et le Louvre, on ne peut que regretter la vente effectuée par Sextius, le fils du collectionneur, de l’ensemble des papyrus littéraires au British Museum (Londres)…

Portraitiste de talent et ami de Jean-Auguste-Dominique Ingres, le peintre aixois François-Marie Granet (1775-1849) léguera heureusement en 1849 à sa ville natale son fonds d’atelier, ainsi que ses riches collections composées pendant les trente années de son séjour à Rome. Parmi ces « pépites », on admirera tout particulièrement un saisissant groupe sculpté figurant Khâemouaset, maire de Thèbes, vizir et grand prêtre de Ptah. L’artiste y était tellement attaché qu’il le plaça comme ornement dans son jardin.

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« Pharaon, Osiris et la momie », 9 juin 2021-26 septembre 2021, musée Granet, place Saint-Jean-de-Malte, 13100 Aix-en-Provence.