Critique
Expositions

Marlene Dumas, l’émotion

L’exposition « open-end », au Palazzo Grassi, à Venise, décline une peinture subtile et nuancée dans toute la diversité de l’œuvre.

Marlene Dumas, Dora Maar (The Woman Who saw Picasso cry), 2008, huile sur toile, collection particulière. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers

« C’est une exposition sur les histoires d’amour et les couples, jeunes et vieux, l’érotisme, la trahison, l’aliénation, les débuts et les fins, le deuil, les tensions entre l’esprit et le corps, les mots (titres et textes) et les images. » En quelques lignes, citées par Caroline Bourgeois, conservatrice auprès de la Pinault Collection et commissaire de l’exposition, Marlene Dumas synthétise toute l’intensité et la complexité d’« open-end ». Ce titre, elle l’a elle-même composé, comme un poème que l’on peut retourner, pour suggérer l’idée que les fins peuvent aussi augurer de quelque chose de nouveau, l’idée que, d’une certaine manière, tout est toujours ouvert et le moins déterminé possible. Un peu comme cette femme peinte dans Losing (Her Meaning) [Perdre (son sens)], le corps nu penché dans l’eau d’une rivière ou de la mer, dont on ne sait si elle s’apprête à être engloutie ou à renaître.

Peindre, Écrire

Marlene Dumas est née en Afrique du Sud, dans les années les plus violentes de l’apartheid, qui ont durablement marqué son œuvre. Puis elle s’est installée à Amsterdam, où elle travaille depuis le milieu des années 1970. « Open-end » est sa première exposition personnelle en Italie. En France, elle a été peu montrée, hormis à Paris, dans une petite exposition au Centre Pompidou en 2002 et une autre au musée d’Orsay en 2021, en dialogue avec la collection permanente. Les thèmes que l’exposition révèle de son œuvre sont à la fois hors du temps et souvent en prise directe avec les actualités sociales ou politiques du monde contemporain. Elle s’y confronte simplement et avec une force qui réside dans la liberté qu’elle nous laisse de voir et de penser la complexité des situations.

Ce qui caractérise aussi son œuvre, et que montre magnifiquement l’exposition à travers un accrochage retenu, qui résonne subtilement d’une salle à l’autre, et par les perspectives entre les coursives et les balcons qui entourent le grand hall d’entrée du Palazzo Grassi, c’est sa manière, comme le souligne Caroline Bourgeois, de « faire avec la peinture » : une façon de laisser la matière prendre le dessus, grâce à des formes qui suggèrent sans jamais imposer, de jouer avec l’espace entre les choses, entre les formes, quelquefois même au-delà du tableau et tout autour de lui. Les choses sont à peine peintes, et pourtant elles sont là. Et c’est parfois même en effaçant de la couleur que Marlene Dumas dévoile un visage ou un fragment de corps. Dans l’exposition, les époques et les sujets se mêlent et se frôlent comme le font ses formes liquides. Cette densité sémantique et poétique, elle l’exprime dans sa peinture, mais aussi par l’écriture qu’elle pratique intensément, à commencer par les titres de ses œuvres et par des textes comme ceux de la brochure qui accompagne l’exposition. Un ensemble de notes sur les tableaux, d’une précision de suggestion dans les descriptions des œuvres qui pourrait être un modèle pour un critique d’art.

Il y a, dans les peintures de Marlene Dumas, des références constantes à Charles Baudelaire, à la violence de William Shakespeare. Il y a chez elle aussi des accents de Marguerite Duras. Elle a fait un grand nombre de portraits d’écrivains et de créateurs : Jean Genet, Arthur Rimbaud, Oscar Wilde, Pier Paolo Pasolini… Ils sont montrés avec amis et amants, dans une humanité frappante. Non loin d’eux, on reconnaît aussitôt Dora Maar, même si le visage que Marlene Dumas lui donne exprime une tristesse universelle. Comme dans sa propre histoire, Marlene Dumas mêle les cultures. Son portrait de Néfertiti, par exemple, surgi dans une frontalité ocre, presque monumentale, pourrait appartenir à de nombreuses civilisations.

Marlene Dumas, Losing (Her Meaning), 1988, huile sur toile. Courtesy Pinault Collection

De la Douleur et de la Douceur

Dans sa peinture, elle ne cache rien. Si l’on s’en approche, ses œuvres révèlent tout de sa manière de faire, des différentes vitesses de sa main, de l’épaisseur des couches picturales tour à tour très fines, presque transparentes (en général au commencement), ou beaucoup plus denses comme dans Red Moon [Lune rousse] qui rappelle l’Ophélie de John Everett Millais. Ses couleurs sont d’une très grande diversité, très vives, très subtiles, parfois plus dures aussi. Certaines évoquent les noirs de Francisco de Goya. Toutes les peintures sont réalisées à l’horizontale sur le sol, que ce soient ses toiles ou ses œuvres sur papier, la plupart exécutées avec des lavis d’encre, souvent par séries, comme des œuvres à part entière, dans toute leur fragilité.

La violence et la mort sont partout et disent la disparition des êtres chers : plusieurs toiles crient l’insondable douleur pour une mère de perdre un enfant ; Blindfolded [Les Yeux bandés] évoque la terreur et la torture d’un homme aux yeux bandés ; Straitjacket [Camisole de Force] suggère des enfermements multiples. À l’horreur que dégagent ces toiles se mêle une saisissante sensualité, celle par exemple de ces lèvres rouges, brillantes et presque transparentes (Lips [Lèvres]), ou celle qui affleure de The Particularity of Nakedness [La Particularité de la Nudité], un portrait de son mari, nu, allongé sur le dos, d’une douceur extrême. Les deux corps bleus d’Awkward [Gêne], qui tentent maladroitement de s’enlacer – peu importe ici de savoir si ce sont des hommes ou des femmes –, sont peints avec une délicatesse émouvante. La série Intoxications, dans laquelle on voit l’ivresse, une femme qui fume, une autre qui boit, traduit encore cet espace entre les états de conscience. Hierarchy, une petite toile inspirée du film L’Empire des sens de Nagasi Ōshima, révèle un érotisme très violent.

Marlene Dumas travaille à partir d’images qu’elle collecte dans ses archives, puis s’en éloigne pour donner à ses figures leur liberté. Aidée de quelques assistants fidèles, elle aime s’entourer de sa fille, son mari, son frère ou son ami, l’écrivain Hafid Bouazza. Ils apparaissent souvent dans ses tableaux ; elle les invite parfois pour des collaborations ponctuelles. Mais elle peint seulement dans la solitude de l’atelier, la nuit. « Il lui est arrivé de ne pas peindre pendant plusieurs mois. Elle n’a pas peur du vide et ne fait que les tableaux qui sont nécessaires », raconte encore Caroline Bourgeois. Ce besoin de la solitude pour peindre est peut-être aussi une manière d’échapper au temps.

« Marlene Dumas. Open-End », 27 mars-8 janvier 2023, Palazzo Grassi, 3231, Campo San Samuele, 30124 Venise, Italie, palazzograssi.it