Critique
Expositions

Les visions métaphysiques de Chirico au musée de l'Orangerie

Énigmes visuelles, les peintures « métaphysiques » de Giorgio de Chirico sont exposées cet automne au musée de l’Orangerie, à Paris. Un parcours qui met en avant les inspirations philosophiques et littéraires de l’artiste.

Sur les places fantômes de Giorgio de Chirico, les tours, les arcades et les statues silencieuses sont les pièces d’un rébus insoluble. « Sur la terre. Il y a bien plus d’énigmes dans l’ombre d’un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions passées, présentes et futures », écrit l’artiste italien en 1912. Après des séjours en Allemagne et en Italie, le jeune peintre né en Grèce est alors Parisien d’adoption depuis peu. Dans une capitale française en pleine effervescence artistique, il réalise ses premières peintures métaphysiques. C’est cette période, considérée comme matricielle du mouvement surréaliste, que le musée de l’Orangerie a choisi de mettre en avant pour poursuivre sa série d’expositions consacrées aux avant-gardes du début du XXe siècle – après « Apollinaire » (2016), « Dada » (2017), « Franz Marc et August Macke » (2019). Giorgio de Chirico s’imposait d’autant plus que le lieu abrite la collection de Paul Guillaume, premier marchand et soutien du peintre dès 1913. Si le musée ne conserve aucune œuvre de l’artiste, l’accrochage, préparé avant la pandémie, peut heureusement s’appuyer sur une soixantaine d’œuvres prêtées par des musées internationaux.

Giorgio de Chirico, Portrait (prémonitoire) de Guillaume Apollinaire, 1914, 81,5 x 65 cm, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Adam Rzepka. © ADAGP, Paris, 2020

Pour éclairer les étranges peintures métaphysiques, les plus célèbres de Giorgio de Chirico, l’exposition se concentre sur les sources philosophiques et littéraires de l’artiste, à travers trois villes qui correspondent à trois moments structurants : Munich, Paris et Ferrare. « À Paris, il assoit son statut d’artiste et singularise sa pratique à travers ses peintures métaphysiques, amorcées au tournant de 1910, explique Cécile Girardeau, conservatrice au musée de l’Orangerie et commissaire de l’exposition. Après une période munichoise marquée par l’influence des philosophes allemands Schopenhauer et Nietzsche, il est frappé à Paris par la poésie ». Inspirateurs autant que doubles de l’artiste, les poètes nourrissent les visions mélancoliques transposées dans ses toiles.

Ami et soutien du peintre, européen multiculturaliste comme lui, c’est Apollinaire qui le premier qualifie ses œuvres de « métaphysiques ». Dans son portrait du poète, daté de 1914, Chirico le représente en homme-cible, derrière un buste aux yeux masqués par des lunettes noires. Aveugle, et pourtant voyant. « Il s’intéresse également à Rimbaud et aux Illuminations, des textes qui permettent la rencontre de motifs incongrus, une idée que Chirico reprend dans sa pratique picturale », précise Cécile Girardeau. Dans La Conquête du philosophe (1913-1914), deux artichauts sont associés à un canon et à une horloge dont l’heure ne correspond pas à celle indiquée par les ombres portées. Dans L’Incertitude du poète (1913), c’est un buste antique qui est rapproché d’un régime de bananes. Autant de visions qui invitent plus à la contemplation qu’à la résolution d’une énigme.

Giorgio de Chirico, L’incertitude du poète, 1913, huile sur toile, 106 x 94 cm, Tate, Londres. © Tate, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography. © ADAGP, Paris, 2020

Outre la réunion rare d’œuvres incontournables, les points forts de l’exposition sont à chercher du côté des toiles moins connues réalisées à Munich et à Ferrare. De la première ville, le peintre tire à la fin des années 1900 des peintures peuplées de géants et de nymphes inspirés de sa Thessalie natale, présentées en regard d’œuvres d’Arnold Böcklin et de Max Klinger. À l’autre bout du parcours, la période ferraraise, de 1915 à 1918, est l’occasion de nouveaux dialogues, avec Carlo Carrà et Giorgio Morandi, mais aussi Alexander Archipenko. « Réalisées après la mobilisation militaire de Chirico en Italie, les peintures ferraraises sont moins connues en France et pourtant très intéressantes, analyse Cécile Girardeau. Elles présentent un resserrement de l’espace et des titres mélancoliques qui montrent que Chirico est affecté par la guerre en cours ».

OUTRE LA RÉUNION RARE D’OEUVRES INCONTOURNABLES, LES POINTS FORTS DE L’EXPOSITION SONTÀ CHERCHER DU CÔTÉ DES TOILES MOINS CONNUES RÉALISÉES À MUNICH ET ÀFERRARE

Giorgio de Chirico, La Mélancolie du départ, 1916, huile sur toile, 51,8 x 35,9 cm, Royaume-Uni, Londres, Tate Collection. © Tate, Londres, Dist.RMN-Grand Palais / Tate Photography. © ADAGP, Paris, 2020

Cartes géographiques, biscuits typiques de Ferrare, équerres et instruments de géométrie, fragments de mannequins, décorations militaires… Les nouveaux objets des tableaux ferrarais dialoguent dans des compositions toujours aussi hermétiques. « Être compris, ou ne l’être pas, est un problème d’aujourd’hui. Dans nos œuvres également mourra, un jour, l’apparence de la folie pour les hommes, cette folie qu’ils y voient, car la grande folie, qui est celle qui n’apparaît pas à tout le monde, existera à jamais et continuera de gesticuler et de faire des signes derrière l’écran inexorable de la matière », écrit Giorgio de Chirico en 1919. Le mystère restera entier.

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« Giorgio de Chirico. La peinture métaphysique », jusqu’au 14 décembre, Musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, Place de la Concorde, 75001 Paris.