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Les arts à vivre de Valentine Schlegel

Hélène Bertin a consacré une « bio-monographie » de référence à cette sculptrice, céramiste hors pair et conceptrice d’objets utilitaires, récemment décédée. Un best-seller réédité cet été.

De son propre aveu, Valentine Schlegel (1925-2021) « n’a pas essayé de faire une œuvre». Une œuvre merveilleuse a pourtant vu le jour, étrangère aux distinctions et hiérarchies traditionnelles entre beaux-arts, arts décoratifs et artisanat. Cinquante ans durant, Valentine Schlegel concilia céramique, sculpture, architecture d’intérieur, tout en fabriquant une multitude d’objets usuels : ustensiles de cuisine, portes, sacs et chaussures en cuir, sifflets en faïence, lits de repos, tabourets et autres pièces de mobilier…

Des « sculptures à vivre »

De cette production, prolifique et incessante, se détachent deux corpus particulièrement remarquables. D’abord, une série de grands vases biomorphiques réalisés entre 1954 et 1960, pour laquelle Valentine Schlegel adopta la technique de poterie au colombin, méthode primitive, archaïque même, de montage par superposition de rondins de terre, proche du geste sculptural. Puis vinrent les cheminées-paysages, ou « sculptures à vivre », dont les volumes de plâtre blanc aux contours fluides et organiques métamorphosent des âtres domestiques en espaces de contemplation.

Cheminée de Valentine Schlegel rue Daguerre, Paris, 1959, photographie argentique. © D.R.

À l’origine, rapportait l’artiste : « Ma première cheminée fut construite pour poser [un] vase à fleurs. Au fond, une cheminée, c’est le même problème qu’un vase à fleurs : un vase à fleurs est construit autour du vide, une cheminée est construite autour du creux. […] Autour de ce creux, j’ai étiré les murs et j’en ai fait des étagères pour poser mes vases, d’autres objets, j’en ai fait des coffres à bois et j’en ai fait des bancs. Ce que j’aime dans cette technique de l’animation du mur et des prolongements du mur, c’est son aspect construit, intégré, qui fait corps avec la maison, qui a un côté éternel, à moins qu’on ne l’attaque à la pioche. C’est toujours un faux côté éternel, mais le côté troglodyte… Si je pouvais tailler mes cheminées et mes maisons dans la roche, je le ferais, mais je ne le peux pas. Alors je construis en sens inverse, mais comme si c’était taillé dans la masse.»

une œuvre merveilleuse a vu le jour, étrangère aux distinctions et hiérarchies traditionnelles entre beaux-arts, arts décoratifs et artisanat

De 1959 à 2002, une centaine de ces cheminées furent créées sur commande, chez autant de particuliers, à commencer par des amis et connaissances, comme Gérard Philipe, Jeanne Moreau ou Agnès Varda. Cette dernière, amie d’enfance de Valentine Schlegel, partagea avec elle, dans le courant des années 1950, le fameux appartement de la rue Daguerre, à Paris. La cinéaste photographia souvent l’artiste et nombre de ses œuvres. Elle consacra même un court métrage à l’atelier des moins de 15 ans que Valentine Schlegel fonda à l’Union centrale des arts décoratifs (actuel musée des Arts décoratifs ou MAD), en 1958, et qu’elle dirigea pendant trente ans.

Plus récemment, une autre artiste s’est vouée activement à l’œuvre de Valentine Schlegel, endossant tour à tour les rôles d’historienne et de commissaire. À la faveur de recherches minutieuses et d’une amitié étroite avec celle-ci, Hélène Bertin (née en 1989) organise les expositions « Tu m’accompagneras à la plage ? » au Crac Occitanie, à Sète, en 2019, et, deux ans auparavant, « Cette femme pourrait dormir dans l’eau » au CAC Brétigny, centre d’art contemporain de Brétigny-sur-Orge (Essonne), à l’occasion de laquelle elle codirige une « bio-monographie » de référence. L’ouvrage, vite épuisé, a bénéficié d’un ultime tirage cet été. À ne pas manquer.

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Hélène Bertin, Valentine Schlegel. Je dors, je travaille, Paris, future , Brétigny-sur-Orge, CAC Brétigny, 2017, 224 pages, 35 euros.