Critique
Marché de l'art

Les américains de retour à Art Basel

La foire Art Basel a ouvert hier pour les VIP, retrouvant ses dates de juin, même si «elle n’est toujours pas une édition normale» selon son directeur Marc Spiegler, en raison notamment de la guerre en Ukraine. Les Américains ont cependant fait le déplacement dans un contexte de forte actualité en Europe.

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La galerie LGDR décrochant de son stand une toile de Soulages vendue, hier après-midi, pour en exposer aussitôt une autre. Photo : A.C.

Après un creux en septembre 2021, où les Européens étaient redevenus pour un instant le principal public de la foire, comme il y a des années, les Américains étaient de retour hier à Art Basel. Loin d’être aussi nombreux qu’avant la pandémie, ils étaient néanmoins bien présents, des Rubell à Jorge Pérez du Pérez Museum de Miami, en passant par Adam Green de la fondation éponyme de Dallas ou les Margulies, même si des galeristes soulignaient l’absence des collectionneurs de la jeune génération. Certains poursuivaient leur virée européenne après un passage par la Biennale de Venise, incitation de plus à faire le voyage outre-Altlantique cette année. Certains, plus rares, projetaient d’aller aussi à Cassel visiter la Documenta, bien plus pointue qu’une foire commerciale comme Bâle. En outre, « l’actionnariat américain de la foire, qui est partie détenue par James Murdoch, dont la femme est dans tous les trustees, peut inciter un certain nombre de ses compatriotes à s’y rendre», estime un galeriste. Et d’ajouter : « cette composante peut avoir pour effet d’ouvrir la foire davantage aux minorités », avec notamment beaucoup plus d’artistes afro-américains sur les cimaises, en grande partie présentés par les galeries d’outre-Atlantique, telle Mariane Ibrahim (Chicago et Paris) qui rejoint la foire pour la première fois. La foire s’américaniserait-elle ? Elle continue en tout cas d’attirer les institutionnels français, avec une rencontre au sommet chez Peter Kilchmann (Zurich) entre Laurent Le Bon, président du Centre Pompidou, et l’ancien président-directeur du musée du Louvre Henri Loyrette, ou celle de Suzanne Pagé et Jean-Paul Claverie (Fondation Louis-Vuitton) et Emma Lavigne (Collection Pinault) face au soleil couchant d’Ugo Rondinone du stand d’Esther Schipper (Berlin).

Alors que le démarrage avait été lent en septembre 2021 dans des allées plus calmes, la foire n’a pas non plus été prise d’assaut hier matin. Certains ont cependant très bien tiré leur épingle du jeu, avec de nombreuses transactions à la clé, et des œuvres parfois enlevées illico. « Je n’ai pas arrêté de parler depuis une heure », confiait Mathieu Templon. Une collectionneuse française a rapidement jeté son dévolu sur une grande peinture d’Omar Ba, dont les prix tournent autour de 100 000 euros. Une fondation africaine a acheté une œuvre textile de Billie Zangewa, tandis qu’un collectionneur français a acquis une composition pop du jeune Robin Kid. Kehinde Wiley, exposé à Venise à la Fondation Cini, a rencontré un vif succès. Comptez 1 million de dollars pour l’installation politique et pointue des années 1980 de Ed & Nancy Kienholz. Sur le second marché, la galerie LGDR a décroché hier après-midi un imposant tableau de Soulages de 1961 aux teintes marron, vendu « entre 10 et 14 millions de dollars, et qui restera un moment en Suisse dans un port franc », confie Dominique Lévy, cofondatrice de l’enseigne basée notamment à New York. L’œuvre était remplacée aussitôt par une autre toile dans les tonalités bleues. Hauser & Wirth a vendu une imposante Araignée de Louise Bourgeois de 1996, clou de son stand.

Œuvre de Billie Zangewa vendue hier par la galerie Templon sur Art Basel 2022. Photo : D.R.

Nathalie Obadia a cédé des pièces de Shirley Jaffe, Wang Keping, Fiona Rae ou encore Laure Prouvost à « des Allemands, des Français, des Italiens, et des Libanais de Suisse », confiait-elle. Ceysson & Bénétière, pour leur première participation dans le secteur Features, au premier étage, a cédé trois œuvres sur cinq de l’Américaine Nancy Grave, décédée en 1995. Spécialiste des années 1950, Franck Prazan s’est séparé d’une œuvre d’Alberto Magnelli de… 1918, ainsi que de Karel Appel et Hans Hartung. Von Bartha a vendu une œuvre d’Imi Knoebel de 2018 à un musée européen pour 180 000 francs suisse, ainsi qu’une autre pièce de l’artiste, de 2001, pour 300 000 francs suisses. « Nous avons vu énormément de collectionneurs européens aujourd’hui, principalement des Pays-Bas, de Suisse et de France », explique Stefan von Bartha. La palme du glauque revient à la galerie Continua avec un miroir de Pistoletto montrant des enfants pendus, hommage à Cattelan de 2005, disponible hier pour 1,4 million d’euros H.T. Celle du « vert » au stand de Franco Noero de Turin avec notamment des œuvres de Henrik Olesen ou Mike Nelson. Almine Rech s’est délestée de pièces de Nathaniel Mary Quinn, Ewa Juszkiewics, Larry Poons ou encore Scott Kahn, ce dernier pour plus de 500 000 dollars. Clin d'oeil à l'Amérique récente, Air de Paris présente une oeuvre décapante sans titre d'Eliza Douglas de 2002 sur les Simpsons.

Eliza Douglas, œuvre sans titre sur les Simpsons, 2002 D.R.

Du côté des artistes français, Sean Kelly expose deux nouvelles Studies into the Past de Laurent Grasso, tableaux inspirés du Parlement de Londres de Claude Monet présentant des soleils doubles, à 80 000 euros pièces. L’enseigne avait dévoilé deux autres peintures de cette série sur Tefaf New York Spring en mai. De son côté, Bortolami expose une grande œuvre en miroir de Daniel Buren, déjà vendue à une collection belge (prix : 350 000 euros). La galerie consacre actuellement à New York une grande exposition à l’artiste réunissant des œuvres de cette même série, toutes parties dans des collections chinoises. Plus loin, Art : Concept (Paris) qui représente dorénavant Nina Childress, propose pour 100 000 euros Sharon S. (grosse tête) Paul, Haeroeven, Verhoeven (2021), un gigantesque portrait associé à trois petites toiles.

Christian Boltanski, Mais mendiant, 1965. Courtesy Galerie Kewenig. Photo : Philippe Régnier

L’une des pépites de la foire se trouve sur le stand de la galerie Kewenig (Berlin). Repérée par l’ancien directeur du musée national d’art moderne (Mnam) Alfred Pacquement, il s’agit de l’une des rares peintures subsistantes de Christian Boltanski, après que celui-ci a détruit l’ensemble de sa production picturale. Trois seulement ont été conservées, dont une présente dans la collection du Mnam à Paris. Celle présentée pour la première fois au public sur Art Basel a été offerte par l’artiste au galeriste Justus F. Kewenig. Intitulée Mais mendiant et datant de 1965, elle est proposée au prix de 345 000 euros.

La question qui revenait en boucle parmi les visiteurs était : Bâle va-t-elle rester aussi importante avec l’arrivée de Paris + en octobre prochain ? Le flot de candidatures de galeries, qu’il a fallu trois jours pour départager, témoigne que participer à une foire dans l’Union européenne présente désormais bien des attraits, et pas seulement pour l’exceptionnel environnement muséal ou hôtelier de la capitale française…

Art Basel, jusqu’au dimanche 19 juin, Messeplatz, Bâle, Suisse.