Critique
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Le Culte des images, lecture pour aujourd'hui

À partir d’une réflexion sur le culte byzantin des icônes, Ernst Kitzinger revient sur notre propre rapport aux images.

En 1954, l’historien de l’art Ernst Kitzinger (1912-2003) publie aux Presses de Dumbarton Oaks (Washington D.C.), un centre d’études byzantines internationalement renommé et qu’il a contribué à créer, une étude novatrice. Elle fait la lumière sur ce qu’il désigne dans son introduction comme « l’expansion du culte des images pendant la période qui s’étend du règne de Justinien à l’iconoclasme » (p. 10), et plus précisément du IVe au VIIe siècle. Il apporte ainsi « un complément logique » et établit un « présupposé nécessaire » (p. 54) aux thèses qu’André Grabar a consacrées à l’iconoclasme byzantin. Antérieur à ce dernier, le culte des images puise sa matière et ses arguments, en ayant l’art chrétien en ligne de mire, dans des textes qui émanent de différentes sources : récits de pèlerins, écrits d’historiens, littérature hagiographique et populaire. Ils sont tous abordés avec la même rigueur et la même prudence, en démêlant, y compris dans les fictions, le noyau de faits qui reste indispensable à l’achèvement de leur visée édifiante.

Ernst Kitzinger, Le Culte des images avant l’iconoclasme (IVe -VIIe siècles), Paris, Éditions Macula, 2019

L’ouvrage est un modèle du genre, tant par son érudition et sa précision, toujours nécessaires, que par sa clarté remarquable, de la définition du champ à l’exposé des motifs, en passant par l’énoncé de ses implications. Tout en caractérisant une séquence chronologique définie et en y mettant au jour un phénomène historique bien spécifique, l’auteur pointe des enjeux théoriques majeurs dont, entre autres, les liens avec le dogme de l’Incarnation, avec l’adaptation de la philosophie néoplatonicienne aux conditions du christianisme, mais aussi avec des transformations de la conception du pouvoir impérial. Et, s’il s’attache au culte des images, c’est en prenant en compte la dynamique entre opposition et défense, ce qui le rend indissociable de l’iconoclasme. Dans cette intrication serrée, il relève ce qui touche à la définition des images, entre le symbole et la représentation directe, mais surtout dans leur rapport au prototype.

L’ouvrage est un modèle du genre, tant par son érudition et sa précision, toujours nécessaires, que par sa clarté remarquable.

Les Éditions Macula proposent la première traduction en français de cette étude et lui associent, pour en rendre la lecture encore plus stimulante, une anthologie d’extraits des principaux textes cités, souvent difficiles d’accès. Afin de mettre l’ensemble en perspective, deux éclairages montrent ce que l’histoire de l’art doit à Kitzinger : la présentation de son parcours et de sa personnalité par Hans Belting en 1985 ; une postface de Philippe-Alain Michaud, également traducteur. Celui-ci y indique une voie d’entrée actuelle à la lecture de cet essai, qui s’avère lui-même éminemment sensible aux contextes, que ce soient ceux qu’il étudie ou celui dans lequel il est produit. « C’est donc pour comprendre ce monde d’images non fixées (littéralement, des icônes) et d’écrans virtuels et flottants dans lequel nous vivons qu’il faut revenir à la manière dont les Byzantins concevaient et manipulaient leurs propres images. »

Ernst Kitzinger, Le Culte des images avant l’iconoclasme (IVe-VIIe siècles), Paris, Éditions Macula, 2019, 244 p., 18 euros