Critique
Expositions

Le cinétisme, une autre histoire de l’art russe

À la Nouvelle Galerie Tretiakov, à Moscou, « Laboratoire du futur. L’art cinétique en Russie » s’attache à l’avenir brillant envisagé par les artistes russes au cours des cent dernières années.

Après avoir été présentée en 2020 au Manège de Saint-Pétersbourg, l’exposition est proposée à la Nouvelle Galerie Tretiakov sous une forme enrichie d’œuvres de ses propres collections. Le parcours se concentre principalement sur les pratiques des années 1960-1970, inspirées par la révolution scientifique et technologique de l’après-guerre, à travers des artistes comme Vyacheslav Koleichuk ou Lev Nusberg. Cet ensemble est complété d’œuvres de l’avant-garde russe des années 1920, notamment de Vladimir Tatline, El Lissitzky et Vladimir Maïakovski, considérés ici comme des précurseurs du cinétisme. À l’autre extrémité temporelle, l’exposition comprend aussi des œuvres d’artistes contemporains tels que Platon Infante, Vladimir Martirosov et Pyotr Miturich. Les commissaires ont élargi le propos en incluant les expériences scientifiques de Lev Termen qui font intervenir du son, de la lumière et de la musique, les pièces d’August Lanin de Léningrad (Saint-Pétersbourg), et celles combinant peinture et lumière de Yuri Pravdyuk, de Kharkov. Une section à part est consacrée à l’architecture – réunissant entre autres les dessins futuristes des années 1930 de Iakov Tchernikhov –, et une autre aux décors de théâtre.

L’exposition « Laboratoire du futur. L’art cinétique en Russie » à la Nouvelle Galerie Tretiakov, Moscou. © Galerie Tretiakov, Moscou

Quatre volets thématiques

Julia Aksenova, commissaire générale de cette exposition – conçue avec Anna Koleichuk, Andrey Smirnov et Natalia Sidorova –, n’a pas opté pour un accrochage chronologique des quatre cents pièces (!) réunies, mais a articulé le parcours autour de quatre « laboratoires », respectivement centrés sur « la vision », «l’art-métrie », « l’environnement » et « la synesthésie ». Le visiteur passe ainsi insensiblement des années 1920 à L’Oracle numérique de Zoltan (2019), une œuvre technologique à l’intelligence artificielle due à l’artiste ::vtol:: (Dmitry Morozov).

Certaines figures singulières se détachent, comme Anna Andreeva, artiste textile pratiquant de l’op art sur tissu.

Certaines figures singulières se détachent, comme Anna Andreeva (1917-2008), artiste textile adepte des motifs abstraits, pratiquant de l’op art sur tissu. Elle a en particulier dessiné le mouchoir que Youri Gagarine présentait lors de ses voyages internationaux, notamment à la reine Elizabeth II – c’est pourquoi l’artiste fit partie de la délégation soviétique invitée à Londres. En 2019, une tapisserie d’Anna Andreeva et onze cartons pour tissu ont été acquis par le Museum of Modern Art, à New York. Pour l’exposition à la Nouvelle Galerie Tretiakov, sa fille Tatiana a recouvert une cimaise entière d’un papier peint op art qu’Anna Andreeva avait réalisé pour la Maison centrale des touristes, à Moscou, en 1974.

L’exposition « Laboratoire du futur. L’art cinétique en Russie » propose en définitive une histoire alternative de l’art russe du XXe siècle. Les artistes sélectionnés se sont intéressés à la façon dont la technologie change le monde et à la perception par l’être humain du son, de la couleur et des formes. Cet art idéologiquement « neutre » est à l’origine d’une esthétique d’une incroyable richesse plastique et visuelle.

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« Laboratoire du futur. L’art cinétique en Russie », 16 janvier-10 mai 2021, Nouvelle Galerie Tretiakov, Krymsky Val, 10, Moscou, Russie.