Critique
Expositions

La Gemäldegalerie de Dresde fête Vermeer

La Gemäldegalerie de Dresde célèbre avec une exposition « Vermeer » accessible en ligne la restauration spectaculaire de l’un de ses chefs-d’œuvre, La Liseuse à la fenêtre.

Johannes Vermeer, La Liseuse à la fenêtre, vers 1657-1659, état avant restauration. © Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche Kunstsammlungen Dresden. Photo : Hans-Peter Klut, Elke Estel

À la Gemäldegalerie de Dresde, le mystère Vermeer résiste à la restauration de La Liseuse à la fenêtre. « Dans le nombre des tableaux que votre Excellence recevra, il y en a un de Rembrandt représentant une jeune fille qui lit vis-à-vis d’une fenêtre, il m’a été donné par-dessus le marché »… Un jour d’avril 1742, le roi de Pologne est ainsi informé par son agent, Monsieur de Brais, du fort joli cadeau qui vient de lui être fait en sus de ses – innombrables – acquisitions. Ce petit Rembrandt n’est autre que La Liseuse à la fenêtre de Vermeer, issue de la fabuleuse collection de feu le Prince de Carignan dont la dispersion en 1742 met le marché de l’art parisien en ébullition, excitant dans toute l’Europe la convoitise des princes, du roi du Portugal à l’électeur de Saxe, sans oublier le roi de France, premier servi. Grand vainqueur de cette lutte à mort pour l’amour de l’art, Auguste III accroche bientôt cette délicate Liseuse dans les appartements privés de sa résidence à Dresde. Le tableau s’y trouve toujours, plus chanceux que les appartements détruits; il est devenu l’une des icônes de la Gemäldegalerie à laquelle nul n’osait plus toucher.

LE MUSÉE A CHOISI, EN CONCERTATION AVEC UNE MYRIADE DE SCIENTIFIQUES, DE DÉCOUVRIR CUPIDON

Si des analyses avaient révélé dès 1979 la présence invisible d’un « tableau dans le tableau » accroché sur le mur blanc du fond, il n’était pas question de le remettre au jour: on attribuait le vaste repeint à Vermeer lui-même, soucieux, disait-on, d’opacifier l’action. Mais la crasse et le jaunissement des vernis menaçant d’anéantir cette magie toute vermeerienne, la Gemäldegalerie a décidé de la restauration du tableau en 2017. À la surprise générale, des examens complémentaires révèlent que le cadre dissimulé, s’apparentant à un « Amour postier », ne l’avait pas été par le maître de Delft. Les résultats sont formels : le badigeon qui conférait une telle sobriété à la scène, la rendant si désirable aux yeux d’Auguste et à ceux de tous les voyageurs de passage à Dresde depuis le XVIIIe siècle, n’avait été appliqué qu’après la mort du peintre. Les contours du tableau affleurant de plus en plus lisiblement sous la retouche, le musée a choisi, en concertation avec une myriade de scientifiques, de découvrir Cupidon.

Analyse par fluorescence X de l’œuvre de Johannes Vermeer La Liseuse à la fenêtre, vers 1657-1659. © Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche Kunstsammlungen Dresden. Photo: Maria Körber

L’apparence de La Liseuse s’en trouve radicalement changée, et sa beauté encore accentuée. Minutieusement dégagé, ce « nouveau » Vermeer nous parvient dans un état de fraîcheur impressionnant; son sujet érotique fait écho tant à la lettre lue qu’au désordre sensuel de la nature morte. Le premier plan a retrouvé sa lumière, les couleurs radieuses du tapis d’Orient, l’épiderme velouté des pêches, cette manière « fine et floue » grâce à laquelle le maître transfigure son objet. La restauration n’a donc rien enlevé au mystère Vermeer, elle n’a pas explicité le tableau mais en a densifié la lecture, plus ambiguë que jamais. Vermeer n’a certes pas peint un mur par-dessus le cadre, comme le pensait Daniel Arasse, mais il a bien tiré un rideau. Celui-ci dissimule encore la main de l’angelot et ce qu’elle tient, ainsi qu’un grand verre qui accompagnait la nature morte et dont on distingue la silhouette translucide sur les radiographies. Le rideau vert, peint en trompe-l’œil, prêt à se refermer sur les secrets de cette jeune femme, contredit presque le message du putto qui piétine des masques avec allégresse, comme l’amour sincère ignore les faux-semblants.

VERMEER N’A CERTES PAS PEINT UN MUR PAR-DESSUS LE CADRE, COMME LE PENSAIT DANIEL ARASSE, MAIS IL A BIEN TIRÉ UN RIDEAU

Johannes Vermeer, La leçon de musique interrompue, 1660-1661, The Frick Collection, New York. © The Frick Collection. Photo: Michael Bodycomb

Le tableau dans le tableau n’est pas rare chez Vermeer, et l’on peut reconnaître le même Cupidon ventripotent, dont le modèle est désormais attribué à Caesar van Everdingen, dans plusieurs autres œuvres du maître. Deux sont présentées à la Gemäldegalerie pour l’occasion : La leçon de musique interrompue, prêt de la Frick Collection de New York, et la Jeune femme debout au virginal de la National Gallery de Londres. La troisième, une Jeune fille assoupie conservée au Metropolitan Museum of Art de New York manque malheureusement à l’appel. Elle était pourtant la plus proche de La Liseuse de Dresde, peinte aussi à la fin des années 1650 et décrivant les mêmes accessoires. Sans se noyer dans un fastidieux répertoire thématico-chronologique, l’exposition rend malgré tout son contexte au tableau fraîchement restauré. Ce dernier regagne sa place au sein de l’œuvre de Vermeer, dont pas moins de dix tableaux sont ici réunis grâce au concours des musées de Berlin, Francfort, Amsterdam, Washington… et dans la production foisonnante de l’époque marquée d’abord par l’influence des caravagesques flamands.

Johannes Vermeer, Jeune femme debout au virginal, vers 1670-1672, huile sur toile, 51,7×45,2 cm. © The National Gallery, Londres

LE TABLEAU DANS LE TABLEAU N’EST PAS RARE CHEZ VERMEER

Par chance, les collections augustéennes regorgeant de noms hollandais comme Frans van Mieris, Gabriel Metsu, Gérard Dou, Gerard ter Borch, la comparaison est aisée, et manifeste sans cesse l’étonnante singularité de Vermeer parmi eux.

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« Johannes Vermeer. Vom Innenhalten », jusqu’au 2 janvier 2022, Gemäldegalerie zu Dresden, Semperbau, Dresde, Allemagne. Visite guidée en ligne samedi 18 décembre à 11 heures. D’autres visites et conférences sont programmées jusqu’au 2 janvier 2022.