Critique
Expositions

La Fondation Beyeler accorde Arp avec Rodin

L’institution bâloise fait dialoguer les deux artistes qu’une génération sépare. En cent dix œuvres, l’exposition montre l’importance d’Auguste Rodin pour Jean Arp, mais aussi son influence majeure dans la sculpture moderne.

La première scène de l’exposition est assez drôle. On y voit Le Penseur d’Auguste Rodin observer de son regard pénétré une sculpture de Hans, dit Jean Arp, interprétation très libre de l’astronome Ptolémée, de 2 mètres de haut. Il faut dire que quatre-vingts ans séparent ces deux grands bronzes dubitatifs qui se soupèsent sur le ring de l’histoire de l’art. Un match amical s’entend, les salles suivantes cherchant à démontrer comment Arp aurait repris le projet de Rodin d’abstraire le vivant en le poussant dans ses ultimes retranchements.

l’exposition déroule ses variations à deux voix : le torse, le corps fragmenté, les dessins préparatoires, le socle, la métamorphose et le mouvement, la naissance et la croissance…

Après avoir étudié le rapport esthétique entre Alberto Giacometti et Francis Bacon en 2018, la Fondation Beyeler, à Riehen, dans la banlieue chic de Bâle, se penche sur celui qui relierait les deux sculpteurs français. Sam Keller, directeur de l’institution, aimerait-il à ce point les histoires de couples dans l’art ? « En général, pas tellement. Pour moi, c’est l’individualité des artistes qui rend l’art intéressant. Mais il arrive parfois que des dialogues ouvrent de nouvelles perspectives en montrant non seulement les liens qui unissent deux créateurs, mais aussi ce qui les différencie. J’ai personnellement beaucoup appris de cet échange, qui n’est ni une confrontation ni une réunion. »

La postérité de Rodin

Avec ses cent dix pièces, l’exposition, organisée en collaboration avec le musée Rodin, à Paris, et l’Arp Museum Bahnhof Rolandseck, à Remagen (Allemagne), est aussi la plus vaste que l’institution bâloise consacre à la sculpture depuis son ouverture en 1997. En cela, le projet de rapprocher les deux artistes est une idée plutôt astucieuse. Giacometti et Bacon appartenaient à la même génération, partageaient une même radicalité au sujet de la figure humaine au point de s’être régulièrement rencontrés au cours de leur carrière. Jean Arp a déjà un peu plus de 30 ans lorsque Rodin meurt en 1917. Ce qui fait dire à Raphaël Bouvier, commissaire de cet accrochage, que les deux artistes ne se sont sans doute jamais croisés. D’autant que l’intérêt d’Arp pour la sculpture apparaît tardivement, dans les années 1930, à une époque où la gloire du père du Baiser est en pleine éclipse.

Jean Arp, Sculpture automatique (Hommage à Rodin), 1938, granit, collection particulière, Londres. © 2020, ProLitteris, Zurich. Photo Heini Schneebeli.

Auguste Rodin n’aura pas la même fortune que Paul Cézanne, qui a ouvert la porte de l’abstraction à ses successeurs. Son traitement expressif du corps s’accorde peu avec les réductions formelles des cubistes et les interprétations mentales des surréalistes. L’apport du vieux maître à la modernité se fera plus tard, dans les années 1950. Parfois un peu avant. Ainsi, en 1935, Giacometti s’éloigne du surréalisme pour revenir à Rodin. Raphaël Bouvier voit aussi dans le très dadaïste petit relief en bois Paolo et Francesca réalisé par Arp en 1918 – une histoire d’amour contrariée tirée de Dante et seule référence littéraire dans toute l’œuvre de l’artiste français – un clin d’œil à un marbre de Rodin de 1903 qui traite du même sujet. Le commissaire soupçonne que la mort du second, abondamment médiatisée, aurait pu donner des idées au premier, lequel aurait aussi bien pu visiter, l’année suivante, la vaste rétrospective Rodin organisée au Kunsthaus de Zurich, ville où vivait alors Arp. Mais ce ne sont que des hypothèses.

La nature en commun

Une chose est sûre en revanche : en 1938, Jean Arp crée Sculpture automatique, une petite pièce abstraite de 26 centimètres de haut et sous-titrée Hommage à Rodin, dans laquelle on devine, sous les plis du granit noir poli, la musculature de la Femme accroupie. Elle est accompagnée d’un poème, reproduit sur un mur, que l’artiste dédie au sculpteur en 1952. À partir de là, l’exposition déroule ses variations à deux voix : le torse, le corps fragmenté, les dessins préparatoires, le socle, la métamorphose et le mouvement, la naissance et la croissance… L’accrochage associe les deux artistes grâce à des thématiques.

Auguste Rodin, Femme accroupie, grand modèle, 1906-1908, bronze (Alexis Rudier, 1959), Kunsthaus, Zurich. © Kunsthaus Zurich, Franca Candrian

L’idée n’est pas de traverser l’exposition en supputant que chaque sculpture du plus jeune est forcément une interprétation de l’œuvre du plus ancien. Même si la tentation est grande de se lancer dans le jeu des comparaisons. On ne sait pas si Évocation d’une forme : humaine, lunaire, spectrale d’Arp s’inspire de la Psyché à la lampe de Rodin, mais les similitudes sont troublantes. D’autres sont moins évidentes. Rapprocher les Trois Grâces d’Arp des Trois Ombres qui couronnent La Porte de l’Enfer de Rodin apparaît ainsi peut-être exagéré.

« On retrouve, chez les deux artistes, de nombreux processus de travail identiques. C’est le cas du hasard que Rodin met en place et qu’Arp érigera en principe. Ils partagent aussi un intérêt commun pour la nature. »

« On retrouve, chez les deux artistes, de nombreux processus de travail identiques, reprend Sam Keller. C’est le cas du hasard que Rodin met en place et qu’Arp érigera en principe. Ils partagent aussi un intérêt commun pour la nature. Leurs figures donnent l’impression de sortir du sol à la manière d’une plante. C’est évidemment très fort dans l’aspect biomorphique de l’œuvre d’Arp, mais on trouve déjà chez Rodin ces sortes de créatures hybrides, à la fois végétales et humaines. L’exposition montre à quel point cet état de métamorphose les anime et comment, en considérant l’humain comme partie intégrante de la nature, leur démarche est en fait très actuelle. »

Dans le paysage

La nature, une préoccupation chère à Sam Keller, dont le précédent accrochage présentait l’œuvre d’Edward Hopper sous l’angle spécifique du paysage. « Notre époque bouleversée par le changement climatique et l’extinction des espèces devrait tous nous préoccuper. La nature appartient aussi à l’ADN de cette fondation. Avec l’art, c’était l’autre grande passion d’Ernst Beyeler. C’est pour cela qu’il a choisi d’installer ce lieu dans un paysage qui entretient un lien très fort avec l’architecture de Renzo Piano. »

L’année prochaine, le directeur annonce d’ailleurs la venue à Riehen d’Olafur Eliasson, le plus écologiste des artistes contemporains. Il confirme également la fameuse exposition dédiée à Francisco de Goya, reportée pour cause de pandémie, ainsi que « Close Up », un accrochage consacré au portrait, de l’impressionnisme à nos jours, selon le point de vue de neuf artistes femmes.

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« Rodin/Arp », 13 décembre 2020-16 mai 2021, Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, 4125 Riehen, Suisse.