Critique
Expositions

Jean Tschumi, un « moderne » à la Cité de l'architecture à Paris

L’architecte suisse, figure du Mouvement moderne disparu en 1962, bénéficie d’une première rétrospective en France à la Cité de l’architecture et du patrimoine.

Hormis, bien évidemment Charles-Édouard Jeanneret, alias Le Corbusier, s’il est un autre architecte suisse qui s’est fait un nom en France, c’est assurément Bernard Tschumi, dont l’œuvre majeure, à Paris, n’est autre que le gigantesque Parc de la Villette et son ensemble de « folies » d’un rouge pompier. L’Hexagone, en réalité, a aussi été le terrain d’expérimentation d’un autre membre de cette famille helvète, le père de Bernard : Jean Tschumi (1904-1962), une figure du Mouvement moderne. Davantage « architecte de l’ombre », il a pourtant contribué, à maintes reprises, à façonner une part de la modernité architecturale française.

Jean Tschumi, Paris souterrain, carrefour souterrain avec rampes hélicoïdales d’accès, Perspective, 1934-1936. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-GP Georges Meguerditchian

Suite à une donation exceptionnelle de plus de 300 dessins, la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, lui rend hommage avec cette première rétrospective en France, laquelle décrypte avec force documents – quelque 150 dessins, maquettes, photographies, meubles, films et œuvres d’art – une œuvre, certes peu connue dans l'Hexagone, mais qui mérite néanmoins que l’on s’y attarde à nouveau.

UNE ŒUVRE, CERTES PEU CONNUE DANS L'HEXAGONE, MAIS QUI MÉRITE NÉANMOINS QUE L’ON S’Y ATTARDE À NOUVEAU

Né à Plainpalais, près de Genève, Jean Tschumi s’est installé à Paris à l’orée des années 1920, y a même étudié à l’École des beaux-arts, puis à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Paris. Il œuvre un temps chez l’ensemblier Jacques-Émile Ruhlmann, avant d’ouvrir, en 1932, sa propre agence dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, associé à son compatriote et confrère Henri Vermeil. Sont présentées dans l’exposition de splendides gouaches de l’époque d’où sourd un graphisme cher aux décorateurs, dans lequel se mêlent perspectives accentuées et opulence du style. Dès 1937, à l’occasion de l’Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne, Jean Tschumi se propulse sur le devant de la scène avec deux projets bien distincts : d’un côté, un pavillon publicitaire pour la société Nestlé; de l’autre, avec l’architecte Édouard Utudjian, une recherche détonante baptisée Radieuse vision d’un Paris futur, en l’occurrence, un réseau de voies de circulation entièrement en sous-sol, avec garages souterrains et rampes hélicoïdales pour desservir la surface. Les visiteurs pourront en admirer une monumentale maquette lumineuse, qui permet de comprendre jusqu’à quel point cette proposition avant-gardiste avait été poussée.

Jean Tschumi, Siège de Nestlé (1956-1960), Vevey. © Cité de l’architecture et du patrimoine. Photo : Christian Richters.

En 1952, Jean Tschumi effectue un voyage aux États-Unis et y découvre le modèle américain du Style international. Le principe de la façade-rideau, cet épiderme de verre et de métal qui exprime la fluidité des espaces internes, le séduit à l’envi. À ce Style international, il mixera, plus tard, le « classicisme rationaliste » façon Auguste Perret, un architecte qu’il admire. Résultat : une esthétique fonctionnelle et moderne qui se matérialisera notamment par le biais de modes de construction novateurs et, en premier lieu, grâce à l’emploi du béton armé et à la liberté plastique qu’il offre. Autant en France qu’en Suisse, Jean Tschumi devient alors un spécialiste de l’architecture dite « Corporate », autrement dit des sièges d’entreprises. En France, pour la firme pharmaceutique suisse Sandoz, alors son principal commanditaire, il conçoit, dans les années 1940 et 1950, les bureaux et/ou laboratoires de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), Saint-Pierre-la-Garenne (Eure) et Tourcoing (Nord). Mais c’est l’usine d’Orléans (Loiret), labellisée, en 2015, Patrimoine du XXe siècle, qui marque les esprits. Son expression structurelle, qui associe pilotis, claustras et brise-soleil, l’inscrit d’emblée dans le sillage d’un Auguste Perret ou d’un Le Corbusier et lui vaut une première reconnaissance de la presse architecturale.

Jean Tschumi, Siège de la Mutuelle Vaudoise Accidents (1951-1956), Lausanne. Détail du hall d’entrée. © Cité de l’architecture et du patrimoine. Photo : Christian Richters

Idem en Suisse, avec un trio de projets en forme de consécration – pour lesquels Tschumi dessinera aussi une bonne partie du mobilier – : le siège de la Mutuelle Vaudoise Accidents (1951-1956), à Lausanne : puis celui de Nestlé (1956-1960), à Vevey ; enfin, le siège de l’Organisation mondiale de la santé (1959-1966), à Genève, qui sera achevé après sa mort. S’y déclinent son goût pour la symétrie et les proportions, la fonctionnalité et le confort. Plusieurs maquettes commandées pour l’occasion montrent sa manière singulière d’imbriquer les volumes, voire de les « décoller » à dessein de la terre ferme. Nombre de photographies montrent aussi les intérieurs de ces constructions, dans lesquelles la virtuosité spatiale le dispute à l’élégance des détails.

Jean Tschumi, Laboratoire Sandoz (1945-1953), Orléans. Voûtes de l’étage sommital. © Cité de l’architecture et du patrimoine. Photo : Frédéric Delangle.

La carrière de Jean Tschumi s’achèvera malheureusement brutalement en janvier 1962. À bord du train de nuit qui le conduit de Paris à Lausanne, l’homme est terrassé par une crise cardiaque. Il avait 57 ans.

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« Jean Tschumi, architecte », jusqu’au 19 septembre, Cité de l’architecture et du Patrimoine, 1 place du Trocadéro, 75016 Paris.