Critique
Expositions

Ilya Répine, peintre de toutes les Russies

Première rétrospective en France consacrée au peintre, l’exposition du Petit Palais, à Paris, révèle l’œuvre d’un géant de l’art russe animé par la passion de la réalité.

Ceux qui s’attendent à découvrir en Ilya Répine le héraut nostalgique d’une sainte Russie en déclin seront déçus. Tant de grands formats et si peu de grandiloquence ! Lorsqu’il peint une procession de près de 2 × 3 mètres, c’est moins pour décrire les fastes de la liturgie orthodoxe que pour savourer la frénésie d’une foule bigarrée, non sans humour. Dans ce tableau comme dans son œuvre en général, les mendiants et les infirmes côtoient sans souci de hiérarchie grands ou petits bourgeois, enfants turbulents et archidiacres ventripotents. Tous semblent mus par la même énergie surnaturelle, celle du peuple russe que Répine, infatigable, s’emploiera sa vie durant à fixer sur la toile. Pour cet éternel insatisfait, représenter la réalité mouvante est une gageure, une vocation qui le forcera à esquisser, retoucher sans relâche afin d’atteindre son idéal : « [placer] la vérité de la vie au-delà de tout ».

Ilya Répine, Portrait de Nadia Répine, 1881, huile sur toile. © Musée des Beaux-Arts Radichtchev, Saratov

AMBITIEUX SUJETS HISTORIQUES

L’exposition retrace sa quête inépuisable de vérité, des premiers succès sous le règne du tsar Alexandre II à l’avènement de l’URSS. Rapidement adoubé par l’influent critique Vladimir Stassov et remarqué par le collectionneur Pavel Tretiakov (qui fondera la célèbre galerie du même nom), le jeune Répine est récompensé par une bourse d’études à l’étranger, qui lui permet de voyager jusqu’en France. Installé à Paris de 1873 à 1876, il se lie à Ivan Tourgueniev, qui fait alors figure de patriarche pour tout ce que la capitale compte de russophones et de russophiles. Grâce aux recommandations de l’un d’eux, le peintre de marines Alexeï Bogolioubov qui a parcouru la Normandie une quinzaine d’années auparavant en compagnie d’Eugène Isabey, Répine arpente la Côte d’Albâtre, se familiarise avec la peinture de plein air et apprivoise la lumière naturelle au cours d’un été passé à Veules-les-Roses.

De ce séjour enchanteur, il rapportera quelques-uns de ses plus beaux tableaux, peignant sur le motif les plages ou les paysans cauchois et des membres de leur famille, telle une Fille de pêcheur aussi angélique que mélancolique, portraiturée sans la moindre affectation. Sans « aucune glorification », insiste André Markowicz dans l’introduction du catalogue. Fedor Dostoïevski, qui ne partage pourtant pas les points de vue de Répine, admire chez lui cet appétit de réalité qu’il décèle déjà dans les Haleurs de la Volga, « de véritables haleurs et rien d’autre », au grand dam de l’Académie qui n’y voit encore qu’une « profanation de l’art ».

Mais l’Académie elle-même finit par changer d’avis et choisit de compter Répine parmi ses pairs. De retour en Russie, au faîte de sa gloire, l’artiste se confronte à d’ambitieux sujets historiques, guidé par un souci constant de véracité : il lui faut plus de dix ans pour venir à bout des truculents Cosaques zaporogues. Pour s’assurer de la justesse des figures, il sillonne l’Ukraine, cette « petite Russie » qui l’a vu naître, et cherche à retrouver, dans les physionomies indigènes, les traits de ces formidables guerriers nomades du XVIIe siècle qui le fascinaient, enfant, pour avoir osé défier le sultan ottoman Mohammed IV. Les nombreux croquis qu’il rapporte ne suffiront pas; seule la rencontre décisive avec un certain Dmitro Yavornitski, spécialiste incontesté des zaporogues, lui permettra d’achever ce qu’il considérait de son propre aveu comme son chef-d’œuvre. Ne voulant laisser aucun détail au hasard, l’artiste se plonge dans la documentation pléthorique de l’historien et étudie scrupuleusement sa collection d’objets ukrainiens anciens. Le résultat, très éloigné d’une simple transposition archéologique, échappe à l’héroïsation nationaliste et frappe par son extraordinaire vitalité. Comme souvent chez Répine, il ne semble pas y avoir de rupture, dans sa peinture, entre l’histoire contemporaine et celle des siècles passés, ses grandes fresques paraissent étonnamment incarnées. Cela tient peut-être à son habitude de prêter à certains protagonistes les traits de ses proches ou de modèles du moment. Ainsi, Ivan le Terrible est Vsevolod Garchine et, parmi Les Cosaques hilares, Yavornitski joue le rôle du scribe.

Ilya Répine, Les Cosaques zaporogues, 1880-1891, huile sur toile. © Musée d’État russe, Saint-Pétersbourg

Sitôt achevé, le tableau est acquis par le tsar Alexandre III, qui avait déjà confié au peintre d’importantes commandes pour le palais du Kremlin. Incontournable à la cour, Répine est chargé d’immortaliser des épisodes phares du règne, tel Alexandre III recevant les doyens de cantons dans la cour du palais Pétrovski à Moscou (1886). Aux dimensions de la résidence impériale, cette œuvre que l’artiste appelait affectueusement « [son] tableau tsariste » échappera aux soubresauts politiques moscovites. Il serait toutefois réducteur de cantonner Répine au rang de peintre officiel; échappant aux tentatives de récupération, il se distingue par ses positions progressistes, au point que le régime soviétique cherchera – en vain – à en faire l’un de ses soutiens. Au fil de sa carrière, Répine accorde une attention continue aux manifestations sociales, à tout ce qu’il se passe « à côté ». Lorsqu’il retourne à Paris, s’attarder devant les terrasses chics ne l’empêche pas de se presser au cimetière du Père-Lachaise pour assister au Rassemblement annuel devant le mur des Fédérés (1883). Il en tire une petite toile à la touche vibrante, écho d’une foule passionnée réunie en mémoire de la Commune et de son issue tragique.

Chez Ilya Répine, il ne semble pas y avoir de rupture, dans sa peinture, entre l’histoire contemporaine et celle des siècles passés, ses grandes fresques paraissent étonnamment incarnées.

Sans prendre parti, il témoigne de ces mouvements qui traversent son époque, consacrant ainsi un cycle au destin brisé des Narodniki, ces intellectuels incompris partis éveiller, sinon soulever les consciences rurales opprimées dans la Russie des années 1860. Au crépuscule du régime tsariste, il fait même preuve d’un réel enthousiasme en représentant la liesse populaire du 17 octobre 1905, quand souffle sur son pays un vent de liberté. De peintre d’histoire, il devient observateur privilégié d’un monde ancien au bord de l’effondrement. Sorte de contrepoint saisissant à la Procession religieuse dans la province de Koursk (1881-1883), les drapeaux rouges y ont remplacé les bannières, et la foule chante avec plus d’entrain les hymnes révolutionnaires que les cantiques d’antan.

UN INDISPENSABLE PORTRAITISTE

Inclassable, toujours en marge des Académistes, Répine ne se contente pas de peindre là où on ne l’attend pas, il s’efforce aussi de montrer ses œuvres hors des grands circuits de Moscou et Saint-Pétersbourg. Il côtoie de près le groupe des « Ambulants ». Le projet de ces peintres, désireux de promouvoir les nouvelles aspirations réalistes dès le début des années1870, n’est pas tant de voyager que de rapprocher leurs œuvres d’un plus vaste public. Les pérégrinations esthétiques et intellectuelles de Répine rejoignent celles de plusieurs artistes de son temps, peintres, compositeurs, mécènes, dont il devient l’ami et l’indispensable portraitiste, grâce aux commandes de Tretiakov. Il immortalise les meilleurs esprits russes, souvent les plus originaux, les plus novateurs, de Modeste Moussorgski à Afanassi Fet en passant par César Cui et la baronne Ikskül von Hildenbandt, dite « la baronne rouge », sans oublier Léon Tolstoï. Fasciné par ce mythe vivant qui l’accepte auprès de lui, Répine ne réalisera pas moins de soixante-dix portraits peints ou sculptés de son « idole » retirée à la campagne, pratiquant la simplicité jusqu’à cultiver la terre.

Ces drôles de séances de pose contraignent parfois le peintre à courir d’un bout à l’autre du champ pour ne rien manquer de cette communion de l’Artiste avec la Nature. Même après 1917, depuis son exil involontaire en Finlande, coupé de la Russie et des siens, Répine conserve intacte cette « rage de voir », cette « attention au monde » (Markowicz) auquel il n’a pourtant plus accès. Âgé de plus de 80 ans, manquant de tout, il continue de peindre, sur linoléum à défaut de toile, renouvelle son inspiration, exacerbe sa palette. Ses dernières œuvres, quasi expressionnistes, le Golgotha et Le Gopak, témoignent de son ambition d’embrasser la vie jusqu’à la mort. Est-ce là l’ambition d’une âme russe ? Celle qu’il nous laisse entrevoir est une réalité mouvante, contradictoire, faite d’éclats de rire et de malentendus. Une nébuleuse aux innombrables reflets, capable d’émerveiller le visiteur qui parcourra l’exposition tel Sadko au fond de l’océan.

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« Ilya Répine (1844-1930). Peindre l’âme russe », 5 octobre 2021 - 23 janvier 2022, Petit Palais – musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris.