Critique
Expositions

Hassan Hajjaj ou la street culture du monde

La carte blanche donnée par la Maison européenne de la photographie à Hassan Hajjaj laisse découvrir une œuvre pop, hybridée par les cultures orientale et anglo-saxonne en un joyeux mélange.

Après les nus décomplexés du Chinois Ren Hang, la Maison européenne de la photographie expose les images survitaminées du Marocain Hassan Hajjaj. Les deux artistes ont en commun de photographier la jeunesse de leur pays et d’en offrir une vision renouvelée. Les filles et les garçons chamarrés qui animent la galerie de photographies de Hassan Hajjaj sont loin d’incarner la figure terne et éculée du « muriste » qui regarde passer la vie, dos à son destin. Fringants et turbulents, ces djinns cabotins ont davantage l’air d’être sortis d’un film de ninjas ou d’un clip de rap. Et pour cause, Hassan Hajjaj ayant grandi à Londres depuis l’âge de 12 ans, sa culture est celle de Yo! MTV Raps, des concerts de reggae, des films d’arts martiaux, des vidéos hip-hop…

Hassan Hajjaj, Rilene, 2013, série My Rockstars. © Hassan Hajjaj

« Le fait que Hassan Hajjaj soit de culture anglo-marocaine est intéressant, déclare Simon Baker, commissaire de l’exposition avec Laurie Hurwitz. Il n’a pas la même culture qu’un Marocain qui aurait grandi en France, avec la problématique coloniale à l’arrière-plan. Sa perspective est plutôt celle du mélange des cultures dans une cité londonienne prédominent les communautés caribéenne et indienne. Ainsi, son œuvre offre une perspective qui peut être enrichissante pour le grand public et notamment pour la diaspora nord-africaine, dans la mesure elle ne correspond pas aux clichés en jeu en France. »

Objectif mode

De prime abord, l’œuvre semble fun et légère. Héroïsée par des prises de vue en contre-plongée, la jeunesse marocaine revendique son droit à rejoindre la communauté mondialisée des likers de logos, de lunettes noires et de looks hyperboliques, façon sapeurs congolais. La babouche siglée Gucci dialogue avec la djellaba Vuitton et le voile Chanel, selon un principe d’appropriation et d’hybridation qui associe le local et le global, le prosaïque et le luxueux, le vrai et la contrefaçon, l’accessible et l’inaccessible. Dans les séries réalisées dans les années 1990, les poses parodient celles que l’on trouve dans les pages de Vogue. « Hassan Hajjaj, à cette époque, était assistant sur des prises de vue de photos de mode occidentales effectuées à Marrakech et il s’est amusé à reprendre les codes de ces images en faisant poser des jeunes “ Marrakchi ” habillés de vêtements traditionnels qu’il customisait lui-même. C’était une façon de proposer une interprétation critique de l’exotisme oriental », confie Michket Krifa, spécialiste de la photographie arabe, auteure d’un

Photographe, designer, créateur de mode, réalisateur de clips et de films, Hassan Hajjaj vend à parts égales ses photographies, son mobilier et sa ligne de vêtements streetwear, rap.

long texte dans le catalogue de l’exposition. À partir des années 2000, les femmes entrent résolument dans le champ, amazones pilotant leur scooter dans les ruelles étroites de la médina avec la hardiesse du « one wheeler », motardes voilées dont le moteur est débridé, incarnations hardies d’une condition féminine moins captive que l’on ne pourrait le croire. « On voit bien dans la série des Kesh Angels que le voile n’est pas pour lui signe de soumission. C’est un objet culturel et esthétique, qu’il ne stigmatise pas », explique Michket Krifa.

Touche-à-tout

À l’hybridation des cultures et des mondes, Hassan Hajjaj ajoute celle des techniques et des médiums. Les photographies sont serties dans de lourdes bordures de bois où s’en-castrent des boîtes de conserve ou des canettes de Coca. Les rebuts du quotidien sont mués en objets pop, et les photographies encadrées en produits décoratifs, au même titre que le mobilier qu’il réalise à partir d’«ustensiles du pauvre» recyclés : cagettes de soda transformées en bancs, panneaux routiers convertis en tables basses… Photographe, designer, créateur de mode, réalisateur de clips et de films, Hassan Hajjaj vend à parts égales ses photographies, son mobilier et sa ligne de vêtements streetwear, RAP. À 58 ans, il tient boutique dans le quartier londonien branché de Shoreditch, anime un riad qui fait aussi office de show-room, de studio photo et de salon de thé à Marrakech (où il vit en parallèle de Londres). Il est exposé dans plusieurs galeries internationales, dont Yossi Milo, à New York. Surnommé « Andy Walhoo » par son ami Rachid Taha (walhoo signifie « je ne possède rien » en arabe), il endosse son surnom warholien, tout en puisant à bien d’autres influences : les « studiotistes » africains, comme Malik Sidibé ou Seydou Keïta, la culture black américaine – qui s’est renforcée depuis qu’il a montré ses œuvres au Los Angeles County Museum of Art et au Memphis Brooks Museum of Art –, sans oublier l’esprit déjanté du melting pot londonien.

L’œuvre de Hassan Hajjaj, qui s’étale sur trente ans, se présente comme dynamique et faussement répétitive, ouvrant par de subtiles nuances de nouveaux questionnements sur la société de consommation, la problématique du voile ou le choc des civilisations.

Artiste amphibie, il brouille à l’infini les pistes en signant ses œuvres simultanément en anglais et en arabe, avec les dates du calendrier grégorien et de celui de l’hégire. « C’est un artiste autodidacte qui s’imprègne de tous les mondes qu’il brasse, sans jamais les opposer, confirme Laurie Hurwitz. La série My Rock Stars, qu’il mène depuis plus de dix ans, intègre les figures d’un panthéon cosmopolite se croisent des musiciens gnaoua, des stars hollywoodiennes comme Jessica Alba, Will Smith ou Madonna, des maîtres de capoeira, des restaurateurs, des commerçants, des tatoueuses de henné… » L’œuvre de Hassan Hajjaj, qui s’étale sur trente ans, se présente comme dynamique et faussement répétitive, ouvrant par de subtiles nuances de nouveaux questionnements sur la société de consommation, la problématique du voile ou le choc des civilisations. Dans le catalogue de l’exposition, Michket Krifa évoque à son propos le concept d’« afropolitanisme » tel que l’a défini le philosophe camerounais Achille Mbembe, soit « une manière d’être au monde qui refuse, par principe, toute forme d’identité victimaire » (Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2010). « Hassan Hajjaj appartient, écrit-elle, à cette génération qui a évolué dans les méandres et les paradoxes des conflits socio-historiques postcoloniaux. Mais plutôt que de chercher la confrontation, il les désamorce en prônant l’hybridité et le multiculturalisme qui l’ont façonné. »

« Maison marocaine de la photographie. Carte blanche à Hassan Hajjaj », 11 septembre-17 novembre 2019, Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris.