Critique
Expositions

"Gaudí" au musée d'Orsay

L’architecture n’étant pas transportable, l’exposition que le musée d’Orsay, à Paris, consacre à Antoni Gaudí prend des voies détournées pour offrir un nouveau regard sur le travail de l’artiste catalan.

Antoni Gaudi, Projet pour l’église de la Colonie Güell, vers 1908-1910, fusain et rehauts de blanc sur photographie, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya. © MNAC, Barcelona, 2022

Rarement un chantier n’aura duré aussi longtemps : cent quarante ans. Et le comble est que l’ouvrage en question, en l’occurrence l’église de la Sagrada Familia, à Barcelone, n’est toujours pas près d’être achevé. En décembre 2021 était encore inaugurée la tour de la Vierge Marie, la neuvième de ce monumental édifice – qui devrait, à terme, en compter dix-huit – et, pour l’heure, la plus haute, avec ses 138 mètres. Reste que ce fameux temple expiatoire financé uniquement par le biais de collectes est, à l’instar du Museo Guggenheim de Frank Gehry, à Bilbao, inexorablement lié à son auteur, Antoni Gaudí (1852-1926). L’architecte catalan est à l’honneur, jusqu’au 17 juillet, au musée d’Orsay, à Paris, dans cette exposition monographique simplement baptisée « Gaudí », qui rassemble quelque deux cents pièces : photographies, livres, peintures, sculptures, films, plans, esquisses… L’architecture étant par nature non transposable, la présentation est principalement construite sur la base de pièces « transportables », en particulier du mobilier, à l’instar de ces éléments pour le vestibule d’un appartement de la Casa Milà exhibés en préambule, boiseries massives et ondulées aux imposantes dimensions. Plus loin défile une collection de meubles tortueux et quasi surréalistes : moelleuse méridienne asymétrique, paravents qui se gondolent, coiffeuse « à cinq pattes » prête à déambuler et autre « chaise voyeuse ».

Des dispositifs d’une grande ingéniosité

Des photographies en noir et blanc montrent l’atelier que Gaudí avait logé au pied de cette Sagrada Familia, véritable capharnaüm saturé d’objets, de dessins, de sculptures et autres moulages, de maquettes ou d’outils divers. À les regarder dans cette scénographie ordonnée et consciencieusement chronologique, on se dit que l’on aurait apprécié un brin d’extravagance supplémentaire pour cet homme virtuose et ô combien déroutant qui, à l’évidence, devait ne pas en manquer… Quoi qu’il en soit, deux pièces évoquent à merveille sa singularité, l’une vers le début du parcours, l’autre plus proche de sa fin. La première, installée dans une section intitulée « L’Atelier », est une reconstitution d’un « dispositif aux miroirs » qu’utilisait Gaudí pour obtenir plusieurs plans différents d’un même objet ou modèle vivant placé en son centre. Ledit dispositif lui permettait d’avoir, sur un même cliché, plusieurs vues simultanées – l’utilisation de la photographie était pour lui primordiale au cours de ses travaux préparatoires – et, ainsi, de maîtriser ou, en tout cas, d’appréhender au mieux le volume dans l’espace. La seconde pièce, dans la section « Projets religieux », n’est autre qu’un dispositif particulièrement complexe, fruit d’années d’expérimentations aérostatiques, à partir duquel le visiteur pourra comprendre, peu ou prou, la manière dont Gaudí élaborait ces architectures exacerbées. L’un de ses buts était de grimper le plus haut possible sans avoir recours à des arcs-boutants. Alors, usant d’arcs paraboliques, il transposait le poids des charges que ceux-ci génèrent en une maquette dite « polyfuniculaire », constituée de cordelettes au bout desquelles il suspendait des plombs. En glissant un miroir sous cette maquette, Gaudí pouvait voir s’y refléter, dans l’image inversée, la structure et la forme globale de la construction en devenir. En filigrane, on lit son envie de jongler avec la gravité, sa volonté de distribuer autrement les forces pour amplifier l’espace.

Entre ces deux œuvres se déclinent toutes les obsessions de cet architecte prolifique et non conventionnel, passé maître dans l’art des formes élancées et/ou ondoyantes. Le parcours commence par sa formation, plutôt académique, à l’École provinciale d’architecture de Barcelone – on peut voir, ici, son projet de fin d’études, splendide dessin d’amphithéâtre à la mine, avec rehauts d’aquarelle et de gouache. Sa culture est surtout livresque, car Gaudí ne quittera pratiquement jamais sa ville natale. Il décortique notamment la pensée rationaliste chez le Français Eugène Viollet-le-Duc (Dictionnaire raisonné de l’architecture française) ou le rapport entre artisanat et industrie chez les Anglais John Ruskin (Les Sept Lampes de l’architecture) et Owen Jones (La Grammaire de l’ornement). S’il vénère le style arabo-andalou de l’Alhambra de Grenade, ses influences sont néanmoins multiples, de l’Antiquité au gothique, en passant par tous les courants qui, à l’époque, traversent l’Europe : Art nouveau, Arts and Crafts, japonisme et orientalisme. Son imagination se nourrit aussi, tout simplement, de la contemplation de la nature, à commencer par le massif montagneux de Montserrat, à quelques encablures de Barcelone.

On lit son envie de jongler avec la gravité, sa volonté de distribuer autrement les forces pour amplifier l’espace.

Vue de l’exposition « Gaudí » au musée d’Orsay, Paris, 2022. © Sophie Crépy

Des Projets aussi multiples que ses influences

Présenté à l’Exposition universelle de Paris, en 1878, l’un de ses premiers projets, une vitrine ornementale pour la ganterie Comella – que le musée d’Orsay montre à travers un minuscule croquis – séduit un visiteur dont Gaudí fera la connaissance à Barcelone : Eusebi Güell i Bacigalupi, un industriel du textile. L’architecte a 26 ans, et l’homme d’affaires devient son principal mécène, lui confiant, dès 1881, l’aménagement d’une propriété agricole aux abords de la ville, la Finca Güell, pierre angulaire d’une fructueuse collaboration. Par la suite, Gaudí enfilera les projets telles les perles. Hôtels urbains : Casa Vicens, Casa Calvet, Casa Batlló, Casa Milà… Églises : outre la Sagrada Familia, l’église de la Colònia Güell ou le chœur de la cathédrale de Majorque, aux Baléares… Tant du point de vue de l’architecture que de l’aménagement intérieur et du mobilier, ses réalisations révèlent une qualité de fabrication extrême. Gaudí sait y faire, il s’est entouré très tôt non seulement d’architectes et d’artistes fidèles, mais aussi d’une ribambelle d’artisans et industriels aguerris : maîtres de forges ou verriers, ébénistes, céramistes, marbriers… Œuvre du serrurier Joan Oños, le portail à deux battants en fer forgé pour la Casa Vicens, montré dans l’exposition, est une splendeur. D’autant que la technique le dispute au motif, chaque « feuille de palmier » étant à la fois un élément structurel et décoratif.

Le parc Güell, autrement dit la transformation d’un parc naturel désertique en villa-jardin où nature et architecture s’interpénètrent, est une somme. Pierres brutes, arcs paraboliques, piliers inclinés, ainsi que ces assises ondulantes en trencadis – mosaïques bariolées – constituent une formidable synthèse architecturale de la pensée de Gaudí. Bref, en complément de l’exposition, une visite in situ s’impose !

« Gaudí », 12 avril-17 juillet 2022, musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris, musee-orsay.fr