Critique
Livres

Faire de la poésie politiquement

Dans un livre édité par Questions théoriques, le poète et artiste Franck Leibovici s’intéresse aux liens entre écriture et action.

« Il ne faut pas faire des films politiques, il faut faire des films politiquement. » Cette phrase attribuée à Jean-Luc Godard, que Franck Leibovici (né en 1975) aime à citer, résume avec finesse la démarche du poète dans son dernier ouvrage, des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nom. En explorant au sein de son travail une voie ne relevant ni de l’engagement radical des années 1970 ni du rapport distancié au monde des années 2000, il réfléchit à un moyen de lier, sans militantisme, écriture et action. Dans ce qui s’apparente à une recherche, il s’intéresse ici à ces « opérations d’écriture » que sont les formulaires, les papiers d’identité, les tickets de cinéma, etc. C’est-à-dire des documents émis par les institutions, auxquels personne ne prête attention, et qui ont pour fonction de provoquer, voire d’autoriser une action : demander un remboursement, passer une frontière ou pénétrer dans la salle de projection. De sorte que ces opérations se révèlent être « des lieux névralgiques du pouvoir ». Modifier, convertir ou retranscrire ces documents permet ainsi, d’un point de vue poétique, de menacer ce pouvoir de l’intérieur.

Franck Leibovici, "Des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nom" Paris, Questions théoriques, collection « Forbidden Beach », 2020, 208 pages, 15 euros.

Et ce sont précisément ces « pratiques d’écriture » – comme on parle, plus communément d’ailleurs, de pratiques artistiques –, que Leibovici s’emploie à recenser dans la création actuelle.

Modifier, convertir ou retranscrire ces documents permet ainsi, d’un point de vue poétique, de menacer ce pouvoir de l’intérieur.

Au-delà de la critique

Franck Leibovici examine notamment l’exemple de João Rocha et de son travail sur les légendes des photographies officielles du dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, celui de Vanessa Place, avocate et poétesse, qui ressaisit ses propres rapports juridiques pour les publier, ou encore celui de Kenneth Goldsmith et de sa lecture publique du rapport d’autopsie de Michael Brown, jeune Afro-Américain abattu par un policier.

Sans distinction hiérarchique entre littérature et écriture triviale et par-delà la définition du « texte », énoncée dans les années 1960 par Roland Barthes ou par Philippe Sollers et son entourage dans les pages de la revue Tel Quel (qui avait entrepris de déconstruire un certain héritage du XIXe siècle bourgeois), ces poètes contemporains agissent au cœur même de la « machinerie institutionnelle » : « À la différence, note Leibovici, de la posture critique, qui se met face à un document […] pour émettre un commentaire extérieur au document, dans une distance suffisante pour émettre une voix ironique ou dénonciatrice […], toutes ces pratiques poétiques tentent de produire de nouveaux régimes de visibilité. »

Franck Leibovici, des opérations d’écriture qui ne disent pas leur nom, Paris, Questions théoriques, collection « Forbidden Beach », 2020, 208 pages, 15 euros.