Critique
Expositions

Eva Hesse et Hannah Wilke, dialogue inédit

Les deux artistes marquées par la douleur ont partagé le même intérêt pour un matériau apparu dans les années 1960, le latex liquide. La preuve en images à travers une sélection de photographies et les commentaires de la commissaire d’exposition Eleanor Nairne.

Eva Hesse dans son atelier en 1968. Photo : Fred McDarrah D.R.

Eva Hesse (1936-1970) et Hannah Wilke (1940-1993), deux des artistes les plus importantes de la fin du XXe siècle, sont réunies pour la première fois dans une manifestation qui met en regard leurs carrières respectives. « Erotic Abstraction », une exposition – reportée en raison de la pandémie – qui doit se dérouler aux Acquavella Galleries, à New York, réunira 23 de leurs œuvres, réalisées entre 1965 et 1977. Sous le même titre, un catalogue est spécialement édité à cette occasion. Les deux artistes étaient liées géographiquement et esthétiquement. De 1965 à 1970, elles ont vécu et travaillé à Manhattan – Hesse dans son loft au 134 Bowery et Wilke sur East 88th Street. Leurs origines sont également importantes. Eva Hesse a fui l’Allemagne nazie lors de l’opération humanitaire Kindertransport (NDLR. menée par la Grande-Bretagne avant la Seconde Guerre mondiale et au cours de laquelle près de dix mille enfants, principalement juifs, ont été accueillis), s’installant avec sa famille juive dans le quartier de Washington Heights. De son côté, Hannah Wilke est née dans une famille juive du Lower East Side.

Hannah Wilke devant l’une de ses œuvres. © Marsie, Emanuelle, Damon and Andrew Scharlatt ; Hannah Wilke Collection & Archive ; VAGA at ARS

Eleanor Nairne, la commissaire de l’exposition et éditrice du catalogue, souligne que la douleur a alimenté leurs œuvres respectives – la mère d’Eva Hesse s’est suicidée quand elle était âgée de 10 ans et le père d’Hannah Wilke est décédé lorsqu’elle avait 20 ans – le sentiment existentiel étant « profondément ancré dans leur sensibilité artistique ». Les deux femmes ont expérimenté des matériaux inhabituels tels que de la gaze et les gommes à effacer, reflétant leur besoin d’exprimer un nouveau type d’énergie basée sur « des contradictions et des oppositions », selon Hesse. Le minimalisme, qu’il soit rejeté ou approuvé, est un autre fil conducteur. « Hesse et Wilke partageaient le désir d’adopter et de renverser les règles géométriques strictes du minimalisme; adoucir le langage par un détachement cool accompagné d’un sens du toucher physique », écrit la commissaire dans le catalogue. Les deux artistes ont habilement souligné combien la répétition mettait en évidence les imperfections de la forme. Wilke a appelé cela « ces différences subtiles qui concernent les êtres humains ».

Extrait du catalogue montrant Eva Hesse avec sa sculpture Several dans son atelier de New York en 1969 et l’œuvre de Hannah Wilke Super-t-Art (1974). D.R.

« L’apparition du latex liquide à la fin des années 1960 a été pour elles à l’origine d’une évolution décisive; ses qualités sensuelles offraientdes vestiges expressifs rejetés par le minimalisme”, comme [l’historienne de l’art] Lucy Lippard l’a écrit », rappelle Eleanor Nairne. La façon dont les deux femmes ont travaillé ce matériau viscéral rend cette lecture essentielle. Hesse a utilisé un moule à muffins pour créer Schema (1967), comprenant 144 pièces rondes en latex alignées comme une rangée de billes. Dans l’une des nombreuses images du livre, on voit Hannah Wilke travailler le latex dans son studio, le façonner avec intensité et une grande liberté. Le catalogue présente enfin des photos d’archives prises dans leurs ateliers, capturant le charisme des deux femmes.

Hannah Wilke, The Orange One (1975). D.R.

Eva Hesse/Hannah Wilke: Erotic Abstraction, textes d’Eleanor Nairne, Jo Applin, Anne Wagner et Amy Tobin, éd. Rizzoli, 224 pages, env. 50 euros