Critique
Expositions

De Rodin à Picasso et vice versa

Une exposition-événement présentée simultanément au musée Rodin et au musée national Picasso-Paris confronte les œuvres de Rodin et de Picasso, soulignant leur convergence dans le processus créatif.

Une photographie prise en 1902 dans l’atelier de Pablo Picasso à Barcelone montre une reproduction du Penseur d’Auguste Rodin punaisée au mur à côté du tableau Les Pierreuses au bar achevé au début de la même année : non seulement ce cliché constitue l’un des indices patents d’une fréquentation par l’artiste catalan de l’œuvre de son aîné, mais il donne encore matière à une étude en miroir du traitement des corps, de leurs postures recroquevillées, de leurs volumes à l’anatomie ployante, de leur modelé, de la circulation entre peinture et sculpture.

Pablo Picasso, L’Acrobate bleu, novembre 1929, fusain et huile sur toile, musée national Picasso-Paris, en dépôt au Centre Pompidou, MNAM/CCI, Paris. © Succession Picasso 2021

Sous le signe de l’expérimentation

Ainsi procède l’exposition, entre établissement d’un faisceau de preuves, de points de contact ou de frottements, et mises en correspondance et en perspective, lesquels concourent, ensemble, à faire voir les deux œuvres au filtre l’une de l’autre et, à travers elles, rien moins qu’un siècle de recherches et de transformations plastiques. Car si l’on ne peut prouver que Rodin (1840-1917) et Picasso (1881-1973) se sont effectivement rencontrés, ils ont bel et bien été contemporains. Le premier était toujours en vie, à la fois admiré et critiqué (pour sa « sculpture gesticulante », selon la formule de Judith Cladel), quand le second réalisait son Verre d’absinthe, inaugurant, en 1914, avec cette cuillère à absinthe posée sur un bronze peint, tous les assemblages à venir. Présenté à côté d’un Nu féminin debout dans un vase antique tubulaire des environs de 1900, où Rodin fait surgir un fragment de corps féminin en plâtre d’une terre cuite, le Verre d’absinthe de Picasso signe non seulement l’avènement dans la sculpture de la simplification géométrique, mais aussi la sortie, hors du laboratoire qu’est l’atelier, de pratiques jusque-là dérivatives ou exploratoires.

Auguste Rodin, Mouvement de danse I avec Tête de la femme slave, 1911, terre cuite. © Agence photographique du musée Rodin/Jérôme Manoukian

l’expérimentation est, avec la crise de la représentation, l’un des deux axes choisis par les commissaires de l’exposition.

L’expérimentation est, avec la crise de la représentation, l’un des deux axes choisis par les commissaires Catherine Chevillot, Virginie Perdrisot-Cassan et Véronique Mattiussi pour organiser les deux volets de l’exposition présentés l’un au musée Picasso, l’autre au musée Rodin et mettant ainsi en dialogue, au-delà des artistes qu’ils représentent, ces deux lieux et institutions. Du 3e au 7e arrondissement, de l’Hôtel Salé à l’Hôtel Biron, les va-et-vient entre les œuvres se multiplient, offrant d’innombrables pistes à la réflexion qui, circulant d’un siècle à l’autre, d’un atelier à l’autre (Boisgeloup et Meudon ne sont pas loin), échafaude nombre de symétries inversées : le classicisme de Picasso et le primitivisme de Rodin, la logique combinatoire des contorsions et le symbolisme dans la simplification cubiste…

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« Picasso-Rodin », 19 mai 2021-2 janvier 2022, musée Rodin, 79, rue de Varenne, 75007 Paris. / Musée national Picasso-Paris, 5, rue de Thorigny, 75003 Paris.