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Comment un français a provoqué la fin de l’« Âge d’or » hollandais

Stupeur et tremblements. Le 12 septembre, un communiqué de l’Amsterdam Museum a réveillé le monde feutré des historiens d’art.

Le musée a décidé de supprimer systématiquement l’usage du terme « Âge d’or », utilisé depuis des décennies pour désigner le XVIIe siècle hollandais. Selon le conservateur Tom van der Molen, l’expression ne refléterait qu’une facette du XVIIe siècle et masquerait ses travers : la pauvreté, la guerre, le travail forcé et le recours à l’esclavage. En outre, l’emploi d’« Âge d’or » serait un frein à l’appropriation de l’histoire par les générations successives. Le même jour, le musée inaugurait une exposition mettant en valeur le point de vue de treize personnalités de couleur ayant vécu à Amsterdam ou l’ayant visité aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Une notion jamais interrogée pour elle-même

« Un Siècle d’or ? Repenser la peinture hollandaise du XVIIe siècle», un certain malaise s’est emparé des historiens d’art qui étaient habitués à utiliser l’expression sans sourciller. À l’origine de cet important bouleversement, un Français. Jan Blanc est doyen de la faculté des lettres à l’Université de Genève depuis 2015. À 45 ans, ce passionné de gastronomie et de jazz détonne dans le monde universitaire. Elève de Christian Michel, choyé par Philippe Bordes et la regrettée Jacqueline Lichtenstein, il a quitté Paris pour Lausanne, où il a soutenu une thèse sur « La théorie de l’art de Samuel van Hoogstraten », et alterne depuis une dizaine d’années la publication d’ouvrages de vulgarisation et de livres engagés. Son Vermeer. La fabrique de la gloire (Citadelles & Mazenod, 2014) ou son Van Gogh. Ni dieu ni maître (Citadelles & Mazenod, 2017) ne sont pas passés inaperçus. En cassant les frontières entre les disciplines et, surtout, en accordant une place prééminente aux textes anciens, il sort des sentiers battus et propose une nouvelle lecture de l’art des anciens Pays-Bas. Le programme de recherche, financé à hauteur d’un million de francs suisses par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et le Fonds général de l’Université de Genève, est tout sauf une vague entreprise universitaire destinée aux seuls spécialistes. L’ambition de Jan Blanc est de réinventer la perception que le grand public se fait des maîtres, Rembrandt ou Vermeer en tête. Son fer de lance, c’est donc la définition même du « Siècle d’or » hollandais, une notion qui n’a jamais été interrogée pour elle-même, si ce n’est lors de réinterprétations nationalistes, voire racialistes, durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Les catégories, considérées aujourd’hui comme des « genres » (« scènes de genre », « natures mortes »), ne le sont pas au Siècle d’or, pas plus d’ailleurs en France. L’un des principaux volets du programme suisse consiste ainsi à restituer les hiérarchies réellement établies au XVIIe siècle.

Définir de nouveaux prismes

Retour aux sources. Pour beaucoup, l’expression serait une invention tardive du XIXe siècle. Que nenni. Dès la révolte néerlandaise contre l’Espagne, les Provinces-Unies se lancent dans une guerre symbolique leur permettant de justifier le nouveau pouvoir institutionnalisé en 1581. « Pour cela, explique Jan Blanc, les savants, les poètes et les artistes bataves tentent de réactiver un ancien mythe antique, celui de l’âge d’or, qui décrit les premiers temps idylliques de l’humanité, durant lesquels les hommes et les femmes vivaient en harmonie avec la nature, libres de tout besoin et hors de tout péché. Pour traduire la notion latine d’“âge d’or” (aetas aurea), utilisée par Virgile et Ovide, les premiers éditeurs néerlandais utilisent l’expression néerlandaise de gulden ou gouden eeuw. Ils jouent ainsi sur les mots: les adjectifs gulde ou goude décrivent tout ce qui est “en or”, “doré”; mais le substantif eeuw peut aussi bien désigner une époque très longue et d’une durée indéterminée qu’une période historique de cent ans (un “siècle”). »

Pendant un siècle, rivalisant avec l’Antiquité, les artistes mettent en scène un monde idéal, tel qu’ils voudraient qu’il soit et non tel qu’il est. Premier écueil des historiens d’art du XIXe siècle. « […] pour faire société et construire une civilisation, une communauté humaine a toujours besoin de représentations imaginaires, c’est-à-dire de fictions, capables de transcender les conflits propres à la réalité sociale, économique, politique ou religieuse. Le Siècle d’or hollandais fait partie de ces fictions qui ont réussi », poursuit l’historien français. En sublimant la grandeur du XVIIe siècle, les littérateurs du XIXe siècle font donc fausse route.

Jan Blanc, Le Siècle d’or hollandais, Paris, Citadelles & Mazenod, 2019 D.R.

En finir avec une vision unifiante

Au-delà des problèmes terminologiques, Jan Blanc et son équipe, composée notamment de chercheurs hollandais (Marije Osnabrugge, Susanne Bartels) et français (Léonie Marquaille, Léonard Pouy, Lucie Rochard), s’attachent à proposer de nouveaux prismes. Dans la lignée des travaux d’historiens d’art comme Wayne Franits ou Peter Hecht, ou de l’historien Willem Frijhoff, et en parfaite opposition avec la vision unifiante jadis proposée par Simon Schama, il s’agit de penser un Siècle d’or hollandais multiple – en réalité, une multiplicité de « siècles d’or » contemporains et parfois fort différents les uns des autres. Dans l’introduction de son nouvel ouvrage, qui vient de paraître chez Citadelles & Mazenod, Jan Blanc reconnaît les efforts déployés depuis deux décennies pour tenter de répondre à la question de la place accordée aux œuvres d’art au sein de l’histoire des Pays-Bas du XVIIe siècle. Or, aux yeux du spécialiste, nombre de ses confrères ont peut-être fait fausse route en calquant l’approche des genres picturaux français du XVIIIe siècle, autrement dit de l’Académie royale de peinture et de sculpture et de Denis Diderot, à la Hollande. Les catégories, considérées aujourd’hui comme des « genres » (« scènes de genre », « natures mortes »), ne le sont pas au Siècle d’or, pas plus d’ailleurs en France. L’un des principaux volets du programme suisse consiste ainsi à restituer les hiérarchies réellement établies au XVIIIe siècle. Dans un essai à paraître au début de l’année prochaine aux éditions 1:1, Jan Blanc montrera que, contrairement à la notion de « nature morte », inventée en France durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, la stilleven, créée au milieu des années 1630, s’est imposée comme un genre spécifiquement néerlandais, avant d’essaimer, d’abord en Italie, puis en Angleterre et en France. Au passage, les chercheurs insistent pour ne pas surestimer le trinôme Rembrandt-Frans Hals-Vermeer et redonner toute leur importance à d’autres peintres, tels Abraham Bloemaert à Utrecht, Leonaert Bramer à Delft ou Thomas de Keyser à Amsterdam. Exit aussi, pour Jan Blanc et son équipe, le paradigme récent selon lequel le monde artistique des Provinces-Unies du XVIIe siècle aurait été entièrement orchestré par un marché de l’art de haute volée. La commande, évidemment incontournable pour les portraitistes et les peintres décorateurs, constituait un débouché bien plus rémunérateur et prestigieux que le marché, comme l’ont montré les travaux d’Eric Jan Sluijter et Margriet van Eikema Hommes, tandis qu’Angela Jager a plus récemment insisté sur la place centrale des peintures d’histoire produites en masse pour le marché.

Histoire de l’art et lutte contre les extrêmes politiques

Dès lors que les musées hollandais acceptent d’intégrer de nouvelles perspectives, ils donnent des clés à leur public pour qu’il puisse remettre en cause ses propres croyances. Or, si cette révision critique de l’histoire artistique des Pays-Bas est volontiers acceptée par l’Amsterdam Museum ou le Mauritshuis (La Haye), le Rijksmuseum, lui, s’y refuse, continuant à employer le terme « Siècle d’or » comme s’il s’agissait d’une notion historiquement neutre.

Les questions que suscite le projet dirigé par Jan Blanc concernent ainsi l’histoire de l’art mais aussi, plus largement, la place que le présent peut accorder au passé, et la manière dont il devrait appréhender ses valeurs, quitte à les nuancer, les critiquer ou les déconstruire. Une façon de replacer l’histoire de l’art au cœur des débats politiques. Quand, en 2006, le Partij voor de Vrijheid (PVV, Parti pour la liberté) lance sa première campagne électorale, lors des élections législatives, il articule celle-ci autour de l’idée d’un « plan pour un nouveau Siècle d’or » («plan voor een nieuw gou-den eeuw»). À cette fin, le leader populiste Geert Wilders propose au gouvernement des Pays-Bas, accusé de « jeter l’argent par les fenêtres », de prendre clairement ses distances avec les politiques européennes et de reconquérir une nouvelle souveraineté. La réussite électorale du parti, qui emporte 5,9% des voix et neuf sièges à la seconde Chambre, devenant ainsi la cinquième force politique des Pays-Bas, montre qu’un tel message a été d’une redoutable efficacité.

À lire : Jan Blanc, Le Siècle d’or hollandais, Paris, Citadelles & Mazenod, 2019