Critique
Louvre Abou Dhabi

Chronique : le Louvre Abou Dhabi, foyer des religions et de la diversité

La présence des présidents français et émiriens au Louvre Abou Dhabi lors de son inauguration, le 8 novembre dernier, constitue un bel exemple de coopération culturelle internationale.

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Sous son somptueux dôme en treillis, le Louvre Abou Dhabi accueille une collection de plus de 600œuvres, dont 300prêts d’institutions françaises. Parmi les plus célèbres, on retrouve La Belle Ferronnière, de Léonard de Vinci ou le Napoléon traversant les Alpes, de Jacques Louis David. Dans la galerie des Religions universelles, un coran, une bible gothique et une torah sont tous placés sur le même plan. En déambulant dans l’espace, le visiteur pourra également apercevoir d’autres chefs-d’œuvre représentant différentes religions, comme un buddha, la Madone de Giovanni Bellini et Le Bon Samaritain du maître baroque Jacob Jordaens.

Il faudrait se réjouir d’un commissariat d’exposition comme celui-ci, fondé sur l’œcuménisme. Ailleurs, au Moyen-Orient, la cohabitation entre musulmans, chrétiens et juifs a été détruite il y a seulement quelques années lorsque les salafistes et leurs disciples ont proclamé le djihad contre d’autres religions.

Le Louvre Abou Dhabi s’oppose à ces idées en défendant une approche universelle de l’art. Vision qui revient surtout à l’ouverture d’esprit du fondateur des Émirats arabes unis, le cheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan, dont les idées sont encore admirées aujourd’hui, treize ans après sa disparition. « L’islam rejette la violence pratiquée par les terroristes qui tuent leurs frères et commettent des actes déplorables sous le prétexte de la religion. L’islam se dissocie complètement de ces personnes et de leurs actions », disait-il.

Ce n’est donc pas surprenant qu’en décembre dernier, lors d’une conférence à Abou Dhabi, le cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan (fils du cheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan et prince héritier d’Abou Dhabi) ait dénoncé la destruction des sites à intérêt historique par les terroristes et ait condamné le commerce illégal d’antiquités par des groupes « visant à anéantir le patrimoine de l’humanité [qui sont] rejetés par toute religion et par la nature humaine. Ce dernier a également octroyé des fonds pour la restauration des monuments endommagés.

Avec son frère, le cheikh Abdullah (ministre des Affaires étrangères), le cheikh Mohammed est le moteur principal du Louvre Abou Dhabi et des musées sur l’île de Saadiyat, qu’il a financés avec son fonds d’investissement Mubadala, lancé, à son tour, grâce aux fonds de compensation payés aux Émirats Arabes Unis par les pays qui lui vendaient des armes.

Or, le message véhiculé par ce « musée universel » sert à bien peu de chose si personne n’est disposé à l’écouter. Les Occidentaux partent souvent du principe que le Louvre Abou Dhabi et les musées de l’île de Saadiyat sont déconnectés de la population locale et qu’ils ne sont destinés qu’aux touristes. En plus d’être condescendant, ce présupposé se révèle également faux. Depuis un peu plus de dix ans, les autorités d’Abou Dhabi ont sponsorisé des expositions, foires d’art, artistes, prix d’art, cours d’art et résidences d’artistes. En outre, les émirats voisins connaissent une croissance non négligeable sur le plan artistique, Dubaï étant devenu un véritable centre commercial artistique, Sharjah étant désormais consacré comme la reine des biennales du Moyen-Orient et les Émirats arabes unis possédant depuis 2009 leur propre pavillon à la Biennale de Venise. Toutes ces transformations témoignent de l’existence d’un public impatient de découvrir ce que leur réserve ce chef-d’œuvre extraordinaire de Jean Nouvel.

Il faut ajouter à cela que les commissaires d’exposition émiriens sont des professionnels qualifiés. Hissa Al Dhaheri, directrice adjointe, a échafaudé un programme éducatif à destination de tous les émirats, même les plus reculés. Celui-ci englobera l’art, les disciplines créatives et le nouveau musée.

Une zone d’ombre obscurcit cependant ces rayonnantes perspectives: celle des droits des travailleurs. Car si les conditions des ouvriers –quasiment tous originaires du sous-continent indien se sont améliorées au cours des dix dernières années, celles-ci nécessitent encore des réformes, avec par exemple la mise en place d’un salaire minimum.

Ceci constituerait une avancée sociale bien plus significative des Émirats arabes unis que la création de n’importe quel musée. Reste la possibilité de faire avancer cette question pendant la construction du Zayed National Museum.

Appeared in The Art Newspaper Digital, 2017