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Expositions

Avant-garde russe : Le Museum Ludwig de Cologne dévoile ses faux

Une nouvelle exposition révèle que 22 faux ont été découverts dans la collection du musée allemand.

Depuis des décennies, la question de l’authenticité des œuvres de l’avant-garde russe agite le marché. Une exposition exceptionnelle au Museum Ludwig de Cologne y apporte aujourd’hui des éléments de réponse.

La nouvelle exposition du Museum Ludwig de Cologne pointe la prévalence des faux parmi les œuvres de l’avant-garde russe. Photo: Rheinisches Bildarchiv Köln/ Chrysant Scheewe , D.R.

La prolifération des faux a affecté ce mouvement « pas comme les autres », selon les propres termes de Rita Kersting, directrice adjointe du musée et co-commissaire de l’exposition « Russische Avantgarde im Museum Ludwig – Original und Fälschung Fragen, Untersuchungen, Erklärungen », qui a ouvert le 26 septembre. En raison de la censure du régime soviétique, de nombreuses œuvres d’avant-garde ont disparu et ont pu refaire surface des décennies plus tard sur un marché occidental en plein essor, avec une provenance lacunaire – ce que les faussaires ont exploité.

LE MUSÉE A ÉTUDIÉ LES ŒUVRES EN UTILISANT DES TECHNIQUES D’ANALYSES CHIMIQUES ET DES MATÉRIAUX, DES PASSAGES AUX ULTRAVIOLETS ET AUXRAYONS X, AINSI QUE DES EXAMENS À L’INFRAROUGE

L’exposition, qui se poursuit jusqu’au 3 janvier 2021, aborde le processus d’authentification de 49 peintures de la collection du musée, acquises par ses fondateurs, Peter et Irene Ludwig. Réunissant plus de 600 pièces créées par des membres de l’avant-garde russe, dont plusieurs attribuées à El Lissitzky, Natalia Gontcharova et Liubov Popova, entre autres, le Museum Ludwig n’étudie qu’une fraction de son fonds dans cette exposition. « Nous possédons de magnifiques peintures dans la collection et nos visiteurs s’attendent à ce que les œuvres qui sont accrochées ici aux cimaises soient authentiques, déclare Rita Kersting. Or, nous avons depuis longtemps des doutes concernant certains tableaux. Cette exposition est un moyen de concilier ces deux aspects. »

Sous la houlette de la conservatrice Petra Mandt, le musée a étudié les œuvres en utilisant des techniques d’analyses chimiques et des matériaux, des passages aux ultraviolets et aux rayons X, ainsi que des examens à l’infrarouge. Lorsque la recherche a commencé, « des doutes existaient » concernant « certaines des œuvre s», explique Petra Mandt. Ces examens ont confirmé que 22 œuvres de la collection étaient des faux. Parmi elles, Proun, une peinture attribuée à El Lissitzky et datée à l’origine de 1923. L’analyse infrarouge a révélé l’existence d’une œuvre antérieure sous la couche picturale, ce qui a jeté un doute sur son authenticité. La comparaison avec une analyse en laboratoire effectuée par le Busch-Reisinger Museum de Cambridge, dans le Massachusetts (États-Unis), sur une peinture similaire d’El Lissitzky, Proun 12E (1923), a permis de confirmer que le tableau du Museum Ludwig était bien un faux.

Des examens infrarouges ont mis en évidence un faux: Proun, tableau initialement attribué à El Lissitzky, daté de 1923. À gauche: Rheinisches Bildarchiv Köln. À droite: Museum Ludwig Köln / Restaurierungszentrum Düsseldorf / Ulrik Runeberg / Inken Holubec D.R.

Proun est exposé au musée accompagné des résultats de cette étude et des informations concernant sa provenance, ses matériaux et sa technique. D’autres faux côtoient des peintures dont l’authenticité a été confirmée, notamment des prêts du Museo Thyssen-Bornemisza à Madrid (Espagne) et du MOMus-Musée national d’art contemporain de Thessalonique (Grèce). L’accrochage invite les visiteurs à constater par eux-mêmes les similitudes et les différences entre les originaux et les contrefaçons. « Nous constatons que nos visiteurs regardent les œuvres sous un angle différent. Ils voient certaines caractéristiques plus clairement lorsque des peintures comparables sont présentées ensemble », note Petra Mandt.

« Si vous accrochez un Gontcharova authentique à côté d’un autre douteux, il ne faut pas un œil très entraîné pour faire la différence entre les deux », a réagi le marchand d’art James Butterwick, interrogé par The Art Newspaper. Ce dernier a tiré la sonnette d’alarme concernant la question des faux tableaux de l’avant-garde russe. Il considère l’exposition du Museum Ludwig comme un « point de référence très important » montrant « les considérables problèmes liés à l’avant-garde russe ». Le musée a été assigné en justice avant l’ouverture de l’exposition par la Galerie Gmurzynska, qui a vendu environ 400 peintures aux bienfaiteurs du musée. L’enseigne exigeait d’avoir accès aux recherches liées à l’exposition, arguant que cette dernière pourrait nuire à sa réputation. Mais un tribunal régional allemand a rejeté la requête le 16 septembre, infirmant une décision de justice antérieure favorable à la galerie, dont la ville de Cologne avait interjeté appel.

Natalia Gontcharova, Orange Seller (1916). L’œuvre, authentique, a été analysée par le Russian Avant-Garde Research Project. © VG Bild-Kunst, Bonn 2020. Photo: Rheinisches Bildarchiv Köln / Russian Avantgarde Research Project

Les œuvres suspectes sont normalement consignées dans les réserves d’un musée. Et il est probable que le Museum Ludwig y mettra ses faux une fois l’exposition terminée au mois de janvier. Mais en rendant publiques ses recherches sur l’authentification, l’institution s’est clairement engagée à faire preuve de vigilance dans un domaine de la création où circulent beaucoup de faux.

UNE BONNE CONNAISSANCE DE LA TECHNIQUE DE L’ARTISTE PEUT AIDER À DÉTECTER LES CONTREFAÇONS

L’étude d’œuvres authentiques de deux artistes de l’exposition, Gontcharova et Mikhail Larionov, montre les techniques existantes pour détecter les faux. Le Museum Ludwig a soumis 14 de ses peintures signées par ces deux artistes à une analyse réalisée par le Russian Avant-Garde Research Project, basé au Royaume-Uni. Une équipe dirigée par Jilleen Nadolny, de l’Art Analysis & Research Institute, une société privée de Londres, a étudié les œuvres avec des technologies telles que la numérisation de la surface picturale en 3D. « En regardant au microscope, en association avec l’imagerie aux rayons X et à l’infrarouge, qui nous permet de voir sous la surface picturale, nous pouvons confirmer comment les artistes ont travaillé, avance Jilleen Nadolny. Cela peut mettre en évidence des coups de pinceau sauvages et spontanés. Vous ne voyez aucun dessin préparatoire, mais ils sont là, guidant la main de l’artiste. »

« Une bonne connaissance de la technique de l’artiste peut aider à détecter les contrefaçons, ajoute-t-elle. Il est très important de comprendre le travail d’un artiste et de protéger son héritage. » « Il est douloureux de devoir désattribuer une peinture, reconnaît Rita Kersting. Cependant, nous pensons que l’œuvre de l’artiste doit rester au premier plan, sans pâtir des contrefaçons. » Après tout, ajoute-t-elle, « ces peintres ne peuvent plus se défendre ».

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« Russische Avantgarde im Museum Ludwig Original und Fälschung Fragen, Untersuchungen, Erklärungen », jusqu’au 3 janvier 2021, Museum Ludwig, Heinrich-Böll-Platz, Cologne, Allemagne.