Critique
Expositions

Au Jeu de Paume, une programmation résolument ouverte

Après quinze mois de travaux, le musée parisien rouvrira ses portes en exposant un photographe allemand du XXe siècle, méconnu mais essentiel : Michael Schmidt.

L’objectif initial de ce chantier était la mise en conformité de certaines parties du bâtiment, mais Quentin Bajac, directeur de l’institution depuis janvier 2019, en a profité pour impulser quelques nouveaux aménagements : « Le hall d’accueil a été reconfiguré et disposera désormais d’un espace lounge pour feuilleter les catalogues, et le café a été redesigné. » Nous avions quitté le Jeu de Paume sur l’exposition « Le Supermarché des images », stoppée en plein vol en mars 2020 par la pandémie. Nous le retrouvons à travers les photographies de Michael Schmidt (1945-2014), auxquelles sont dévolus les deux étages de l’édifice. Ce n’est pas de trop pour mettre en lumière une œuvre qui rend compte de tout un pan de l’histoire de l’Allemagne de l’après-guerre. « Thomas Weski [conservateur de la Stiftung für Fotografie und Medienkunst mit Archiv Michael Schmidt], qui l’a bien connu, m’avait proposé une exposition sur Michael Schmidt quand j’étais en poste au MoMA [Museum of Modern Art], à New York, explique Quentin Bajac. J’ai gardé son projet à l’esprit et l’ai réactivé en arrivant à Paris, car il me semblait important de revaloriser une œuvre majeure, injustement méconnue en France.»

Michael Schmidt, Denrées alimentaires, 2006-2010, photographie couleurs. © Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

Diversifier les publics

Des premières photos documentaires en noir et blanc sur le Berlin des années 1960 à la toute dernière grande série en couleur, Lebensmittel (2006-2010), consacrée à la production alimentaire contemporaine, l’œuvre de Michael Schmidt est difficilement classable, ce qui explique sans doute qu’elle soit peu identifiée. « Michael Schmidt n’a pas un profil stylistique clair ni une marque visuelle immédiatement reconnaissable comm Bernd et Hilla Becher, par exemple, avec leurs typologies et leur approche conceptuelle. Il changeait régulièrement son accès photographique au réel », admet Thomas Weski, co-commissaire de l’exposition avec Laura Bielau. Cela ne l’a pas empêché d’être influent auprès d’une jeune génération de photographes, tel Andreas Gursky, dont il a été l’enseignant à l’université d’Essen dans les années 1970. « Il a été l’un des premiers photographes à utiliser toute la structure de l’espace d’exposition pour ses présentations et l’on peut voir son influence sur la façon dont Wolfgang Tillmansinstalle ses œuvres », confirme Thomas Weski.

L’exposition devrait marquer les esprits, mais la question qui se pose à Quentin Bajac, comme sans doute aux autres directeurs d’institutions, est celle de la réponse du public. Retrouvera-t-on le monde d’avant ? Les visiteurs reviendront-ils au musée avec la même liberté, le même enthousiasme ? « Il y aura moins de visites impulsives, puisqu’il faudra anticiper ses venues et réserver ses créneaux, s’inquiète Quentin Bajac. Nous ferons face à une gestion plus planifiée. Il est donc important de conserver une forte présence en ligne. » À cet égard, le site Internet du musée s’est imposé, depuis le premier confinement, comme un modèle du genre, démontrant une ambitieuse vocation à la fois pédagogique et défricheuse. « Nous sommes en train de restructurer le site pour l’autonomiser encore davantage de l’institution. Nous allons notamment publier un magazine en ligne, en faisant appel à un comité de rédaction indépendant. Il proposera des dossiers semestriels autour d’un thème. » D’un côté, la recherche et l’expérimentation et, de l’autre, le grand public… En mars 2021, le musée a lancé, avec l’appui du ministère de la Culture, l’opération « Le Jeu de Paume Lab », qui présente jusqu’en décembre une sélection d’œuvres et d’artistes choisis par des commissaires invités sur le thème de « la distance ». Les portfolios sont postés sur Instagram. « Ce projet a un double objectif : soutenir la jeune création et les jeunes commissaires, et toucher en même temps un autre public. »

Michael Schmidt, Vue urbaine, Berlin, Kreuzberg, 1981 ou 1982, photographie. © Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive.

Expositions de groupe et collaborations en vue

Le soutien à la photographie émergente se manifeste également à travers un autre projet : un festival de la création contemporaine, inspiré à la fois de l’ancien programme « Satellite » du musée et de la biennale « New Photography » que Quentin Bajac menait au MoMA, lorsqu’il y était conservateur en chef de la photographie. La première édition se tiendra de février à avril 2022, sous la houlette de la commissaire Béatrice Gross [par ailleurs chroniqueuse dans notre journal] et de la plasticienne Katinka Bock. Une trentaine d’artistes du monde entier seront réunis autour des sujets de la perception et du mirage. « C’est une biennale qui ne dit pas son nom, car sa périodicité sera irrégulière », précise Quentin Bajac.

Il y aura moins de visites impulsives, puisqu’il faudra anticiper ses venues et réserver ses créneaux, s’inquiète Quentin Bajac. Nous ferons face à une gestion plus planifiée. il est donc important de conserver une forte présence en ligne.

Auparavant, le musée aura exposé, de septembre 2021 à janvier 2022, la collection Thomas Walther, issue du fonds du MoMA, composée de chefs-d’œuvre de la photographie des années 1920 et 1930. « C’est une proposition différente de celle faite en 2014-2015 par le MoMA*, qui, à l’issue de l’exposition, avait acquis certaines œuvres. Nous les incluons à notre accrochage, qui comportera ainsi 30% d’images nouvelles. Je tenais à ce projet, car la collection Thomas Walther est l’une des plus belles autour de la période moderne et, pour les Français, ce sera une occasion unique de voir des icônes de l’histoire de la photo qui voyageront peu ensuite. » Fidèle à sa passion pour la photographie scientifique, Quentin Bajac annonce enfin pour le printemps 2022 une exposition consacrée à Jean Painlevé, réalisateur et biologiste spécialisé dans la faune sous-marine, figure tutélaire du cinéma scientifique. « Ce sera plutôt une exposition de films, mais il a également fait des photographies.»

Réaffirmant sa volonté d’ouvrir le champ, Quentin Bajac confirme que sa future programmation couvrira toute l’histoire de l’image, du XIXe siècle à aujourd’hui, avec toutefois « un accent porté sur la période contemporaine ». Contrairement à sa prédécesseure, Marta Gili, qui avait privilégié les expositions monographiques, il accordera la primauté aux accrochages thématiques autour d’un mouvement, d’un sujet ou d’une période. « Il y aura clairement plus d’expositions de groupe. » À commencer par un projet initialement prévu pour les Rencontres d’Arles en 2020 et qui a été annulé. « C’était une exposition mettant en avant les travaux d’artistes afro-américains qui construisent une nouvelle visibilité du corps noir aujourd’hui, tout en interrogeant la place des Afro-Américains dans l’histoire, la société et la culture américaine. Je suis en train d’enrichir le projet pour le présenter au Jeu de Paume. »

Enfin, sa proximité géographique avec le musée de l’Orangerie dont la directrice, Cécile Debray, s’intéresse beaucoup à l’art contemporain, ainsi qu’avec le musée des Arts décoratifs, rue de Rivoli, « qui possède une belle collection de photographies », pourrait augurer de collaborations entre institutions. «J’aimerais aller dans ce sens, souligne Quentin Bajac. Nous avons déjà un projet avec le BAL [Paris] à l’automne 2022, consistant en expositions simultanées dans les deux lieux. Pourquoi ne ferions-nous pas la même chose avec la Maison européenne de la photographie ? Nous ne sommes pas obligés d’être toujours en compétition…»

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* « Modern Photographs from the Thomas Walther Collection, 1909–1949 », 13 décembre 2014-19 avril 2015, Museum of Modern Art, New York.

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« Michael Schmidt. Une autre photographie allemande », 8 juin-29 août 2021, Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris.