Critique
Expositions

Atget, génial imagier de Paris

La Fondation Henri Cartier-Bresson nous invite à redécouvrir Paris à travers une exposition des œuvres du photographe français.

Après deux périodes de confinement, où le seul loisir des Parisiens était d’arpenter une capitale déserte et d’en redécouvrir les beautés, les images d’Eugène Atget tombent à pic. L’homme a cheminé pendant plus de trente ans, des années 1890 à 1925, sur les traces d’un vieux Paris que le baron Haussmann avait mis à mal. Il nous a précédés dans l’art de pousser une porte, d’explorer une arrière-cour, d’admirer un fronton d’église ou de scruter une façade.

Eugène Atget, Maison de Balzac, 24, rue Berton, 16e, 1913. © Paris Musées/ musée Carnavalet – Histoire de Paris

Ce n’est pas la première exposition consacrée à Atget en France, tant s’en faut, mais celle-ci procure un sentiment d’inédit, comme si l’œuvre apparaissait soudain sous un autre jour – plus libre, plus vivante, plus mouvante aussi. Elle est le fruit d’un travail à quatre mains qui a associé Agnès Sire, la directrice artistique de la Fondation Henri Cartier-Bresson (HCB), et Anne de Mondenard, la responsable des collections photographiques et images numériques du musée Carnavalet – Histoire de Paris. L’affaire a commencé comme une aimable partie de campagne. « Je n’avais pas au départ un désir d’exposer Atget, mais un désir de voir ses épreuves originales, raconte Agnès Sire. J’en ai parlé à Anne de Mondenard, et elle m’a ouvert les portes des réserves du musée Carnavalet, qui possède la plus importante collection au monde d’Atget. » Un projet d’exposition est né tout de même, la Fondation présentant le Paris d’Atget et le musée Carnavalet célébrant celui d’Henri Cartier-Bresson, à quelques mois d’intervalle.

DépoussIérer la photo

Deux ans durant, les deux commissaires se sont donc retrouvées le vendredi matin pour ouvrir quelque cent quatre-vingts boîtes et mener une chasse au trésor dans un maquis de plus de neuf mille tirages. « Le musée Carnavalet a été pour Atget un client important. Les registres d’entrée signalent quarante-huit lots acquis entre 1898 et 1928, peu après sa mort. Une partie est classée à son nom, l’autre est encore dispersée dans des séries topographiques. Nous avions eu de nombreux gisements nous pouvions trouver des Atget. Un tiers des tirages de la collection avait d’ailleurs à peine été étudié, encore moins publié ou exposé », souligne Anne de Mondenard. De cette plongée dans un fonds sans fond, il a fallu, au bout du compte, extraire cent quarante-cinq images. Elles sont comme l’expression de l’intime conviction des deux chercheuses face à une œuvre que l’histoire a inscrite dans le champ du document, tout en en reconnaissant les immenses qualités esthétiques. Ce qu’elles exposent, ce n’est donc pas à proprement le Paris d’Atget, même si la ville est bien le sujet de l’accrochage, c’est l’obsession d’un homme et sa disposition poétique. C’est une forme de « “jouissance de l’œil” que l’on ressent chez lui et que nous avons eu envie de traduire », avance Agnès Sire en reprenant les mots d’Henri Cartier-Bresson pour caractériser ces moments d’hyper-voyance et d’exultation.

il n’en reste pas moins que l’accrochage de la Fondation célèbre tout autre chose que le pionnier de la straight photography

On nous avait pourtant présenté Atget comme le prototype de l’opérateur anonyme et besogneux, « qui se levait à l’aube et, après avoir étudié la lumière, sortait au hasard de la ville », ainsi que l’a décrit Bérénice Abbott, la photographe américaine qui a racheté son fonds à sa mort en 1927 et l’a apporté aux États-Unis, où il a été acquis par le Museum of Modern Art (MoMA), à New York, en 1968. On avait intégré la modestie première du photographe et l’anecdote de Man Ray, racontant qu’en juin 1926, lorsqu’il publie quelques images d’Atget dans la revue La Révolution surréaliste, ce dernier le prie de ne pas signer ce qu’il considère comme « de simples documents ». On avait retenu la louange toujours recommencée de ses cadrages austères, de ses approches frontales, de ses images nettes, tout ce qui l’a institué, lors d’une rétrospective mémorable au MoMA, en 1981, sous l’égide de John Szarkowski et Maria Morris Hambourg, comme le père de la photographie descriptive, l’homme par qui adviendraient ensuite Walker Evans, Brassaï, André Kertész, Henri Cartier-Bresson, Garry Winogrand, Lee Friedlander et tant d’autres. S’il est vrai, comme le rappelle Anne de Mondenard, qu’ « Atget a dépoussiéré la photo », s’il est certain qu’« il a fait comprendre aux photographes que l’on peut descendre dans la rue, produire des images intéressantes avec les objets du quotidien, photographier des sujets humbles et faire œuvre avec ça », il n’en reste pas moins que l’accrochage de la Fondation HCB célèbre tout autre chose que le pionnier de la straight photography.

De l’Inattendu

Ce que le visiteur contemple aux cimaises, ce sont des images jamais vues ou qu’il revoit sous une autre lumière. Certes, nous redécouvrons les aubes silencieuses sur un Paris de coupe et de découpe, les détails de fontaine à bouche de serpent, les paniers abandonnés dans des ruelles obscures, la cambrure des rampes de fer forgé. Mais ce qui saute aux yeux, et qui n’était pas attendu, ce sont les foules enjouées du 14 Juillet qui festoient avenue des Gobelins ou rue Broca, les familles qui pique-niquent sur un talus, les Parisiens aux terrasses, les silhouettes passantes, presque des fantômes… « Ce qui nous a émues, confie Agnès Sire, c’est que ces gens qui circulent dans les images, plus nombreux que l’on ne pensait, constituent en fait un “public”. Atget était une attraction. Nous en savons peu sur lui, mais tant de gens à Paris ont l’apercevoir… » Même les miroirs et les portes vitrées l’ont vu, qui reflètent sa silhouette de photographe ambulant, avec son trépied et son voile noir. Et s’il est absent des images des quais de Seine, du parc Delessert ou du parc de Sceaux, prises plus tardivement, dans les années 1920, il semble pourtant « habiter ces lieux d’une mélancolie bouleversante », pour reprendre les mots d’Anne de Mondenard. Comme si le reflet tremblé des arbres dans les eaux tranquilles et la surface embuée du ciel étaient les signes avant-coureurs d’une disparition annoncée, celle d’un monde ancien et la sienne propre.

Eugène Atget, Cabaret de l’Homme armé, 25, rue des Blancs-Manteaux, 4e, septembre 1900. © Paris Musées/ musée Carnavalet – Histoire de Paris

Même le catalogue de l’exposition atteste d’une présence charnelle que bien peu d’ouvrages de photographies anciennes dispensent. « L’impression est en quadrichromie, ce qui est une première pour Atget, et nous avons insisté pour montrer les épreuves telles que nous les avons eues en main, avec leurs bords irréguliers et leurs variations de tons », explique Agnès Sire. Ce sont des rectangles mal découpés de papiers bruns, sépia, quasi mauves, qui font ici bouquet, mais qui sont empreints de ce que Walker Evans a vu et tant aimé au premier regard : «Une poésie qui n’est pas “la poésie de la rue” ni “la poésie de Paris”, mais bien la projection de l’âme d’Atget » (Luce Lebart, Les Silences d’Atget, Textuel, 2016).

-

« Eugène Atget. Voir Paris », 3 juin - 19 septembre 2021, Fondation Henri Cartier-Bresson, 79, rue des Archives, 75003 Paris.