Critique
Expositions

A la Halle Saint-Pierre, le monde "terrifique" de Roger Ballen

Le musée parisien accueille une importante rétrospective du photographe sud-africain d’origine américaine.

La France aime Roger Ballen et celui-ci le lui rend bien. Après une exposition à la Bibliothèque nationale de France en 2006 et une installation sous forme de maison hantée à Arles en 2017, c’est au tour de la Halle Saint-Pierre, à Paris, d’accueillir son travail. Cette fois-ci, il s’agit d’une rétrospective qui est orchestrée par Martine Lusardy, la directrice des lieux, et si l’on en croit Roger Ballen, « la plus complète jamais organisée ». La Halle Saint-Pierre, qu’il a pris soin de démarcher lui-même, est son « musée préféré à Paris », ce qui se conçoit pour un artiste se définissant comme un «outsider » dont l’œuvre se trouve « au croisement du Surréalisme et de l’art brut ». Déployée sur les deux étages du musée, l’exposition rend compte de quarante ans de pratique. Au rez-de-chaussée sont présentées les installations qui associent dessins, peintures, collages, sculptures et même une effigie en silicone de l’artiste, figure hyperréaliste placée au centre des différents dispositifs, tel un créateur omniscient. Quatre vidéos sont également présentes, y compris une œuvre séminale, réalisée à 22 ans alors qu’il étudiait la psychologie à Berkeley, où tout son univers centré sur la question des marges – sociales et mentales – est déjà en place. À l’étage sont réunies une centaine de photographies, des débuts dans les années 1990 aux plus récentes qui témoignent, depuis deux ans, d’un passage soudain à la couleur.

Roger Ballen, Superman, 2018. © Roger Ballen

JE SUIS LIÉ À UN SEUL TERRITOIRE, CELUI DE L’INCONSCIENT

Le théâtre de l’absurde de Roger Ballen, figuré par des poupées désarticulées, des canapés effondrés, des sculptures en fil de fer, des dessins enfantins et grimaçants aux murs, des animaux taxidermisés, frôle le grand guignol, mais il trouve sa pleine légitimité dans le passage à la 2D, quand les décors fantômes, les mannequins « terrifiques » et les volatiles disloqués viennent habiter un monde d’images qui explore les paysages occultés de la psyché humaine. Pénétrer dans la grande « brocante » de Roger Ballen (au vrai sens du terme puisqu’il chine en permanence), c’est donc entrer dans sa boîte crânienne et détenir les clefs de sa « chambre d’ombres ».

Roger Ballen, The Back of the Mind, 2012. © Roger Ballen

Roger Ballen est à cet égard un cas clinique de la photographie. Il est le premier à reconnaître que Rimbaud, Artaud, Breton ou Beckett lui ont préparé le terrain. Il est passé, depuis longtemps, de l’autre côté du miroir. Ses questionnements l’ont conduit dans cet outre-monde où l’homme, délivré des contingences politiques, économiques et raciales, est lesté du seul fardeau de vivre, avec un corps et des peurs. Ses photos au format carré ne trompent pas, elles offrent un cadre rigide à tout un répertoire de formes qui ne demandent qu’à briser le carcan, esthétique ou social. Si l’Afrique du Sud, où il vit depuis 1982, est son unique territoire d’exploration, elle n’en est pas pour autant le sujet central de son travail. «Je suis lié à un seul territoire, celui de l’inconscient », précise-t-il. Sa volonté de transgresser les frontières entre réel et fiction, norme et folie, humain et animalité, est la même depuis le début, répétitive et quasi enragée. Son esthétique « freaky » qui prolonge et incarne ses obsessions, finit par tourner un peu en boucle. Mais il faut lui reconnaître une exceptionnelle capacité de transfiguration du monde de chaos dans lequel nous vivons. Son besoin « de rompre avec le matérialisme de la société occidentale » nous oblige à nous interroger sur le sens profond de la vie, une fois retourné dans la caverne de nos désirs et de nos angoisses, et à nous questionner sur la capacité de l’art à traduire nos vertiges existentiels.

« Le monde selon Roger Ballen », jusqu’au 31 juillet 2020, Halle Saint-Pierre, 75018 Paris.

Catalogue : Le Monde selon Roger Ballen, par Colin Rhodes, introduction de Martine Lusardy, éditions Thames Hudson, 208 p., 40 euros.