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Marché de l'art

Les montres atteignent des sommets aux enchères

Le marché des montres de collection se porte bien. La cote de certains modèles explose grâce à l’engouement de collectionneurs avisés. Décryptage.

Depuis de nombreuses années, l’horlogerie s’affirme dans le domaine de l’art. Les marques sont partenaires de foires et de Salons, comme Frieze Masters à Londres, à laquelle l’horloger Richard Mille est associé, ou encore artgenève, qui se tient du 30 janvier au 2 février 2020 (lire notre dossier p. 19-24) et dont la marque horlogère française F.P. Journe est partenaire.

Marlon Brando et sa Rolex GMT- Master sur le tournage d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola) en 1979. Adjugée près de 1,8 million d’euros chez Phillips, à New York. © DR

De leur côté, les maisons de ventes aux enchères proposent depuis longtemps des vacations thématiques de haute horlogerie. Comme le décrypte Geoffroy Ader, expert en horlogerie auprès de la maison Artcurial : « Chaque année, les enchères horlogères génèrent un total de près de 500 millions d’euros. En vingt ans, ce secteur a explosé, notamment via les nouvelles technologies, comme les blogs, les ventes dématérialisées et les forums. Ces médiums attirent un nombre croissant de collectionneurs internationaux, qui achètent et revendent de façon très dynamique. »

Des ventes record

Certaines pièces partent, en effet, à des prix supérieurs à ceux des œuvres adjugées lors des ventes d’art moderne et contemporain des plus grandes maisons. Ainsi, le 9 novembre 2019, Christie’s Genève organisait une vacation caritative qui a récolté plus de 35 millions d’euros, en dispersant cinquante pièces uniques, créées pour l’occasion. Au cœur de cette vente, une Grande Sonnerie en acier, de l’horloger genevois Patek Philippe, a trouvé preneur pour la somme folle de 28 millions d’euros, soit quatorze fois son estimation basse. Elle devient ainsi la montre la plus chère jamais vendue aux enchères. Cependant, comme le souligne Romain Réa, P.-D.G. de la maison de ventes Antiquorum, pionnière des ventes en matière horlogère, et expert en montres auprès de la cour d’appel de Paris, « cette enchère est pour moi anecdotique et peu représentative du marché. Ce n’est plus de l’horlogerie, mais plutôt un objet de spéculations, comme pourrait l’être la toile d’un artiste contemporain. » Alors que les manifestations s’amplifiaient encore récemment dans la région administrative spéciale chinoise, Christie’s Hong Kong a dispersé une importante collection de montres, dont une de Patek Philippe, extrêmement rare, cédée à plus de 8 millions d’euros. C’est un record pour une montre-bracelet vendue aux enchères en Asie.

De la montre de poche du XVIe siècle aux montures plus modernes, les collectionneurs sont au rendez-vous. Le segment de l’horlogerie vintage est en plein essor grâce à l’augmentation significative des ventes privées et des ventes en ligne.

Les résultats des ventes témoignent aussi d’un engouement certain pour le marché de la montre ancienne. Lorsqu’il ne s’agit pas, selon Romain Réa, « d’un garde-temps ayant au moins une vingtaine d’années au compteur », l’objet sera qualifié comme étant « de collection » ou comme montre de poche, souvent parée d’émail, entre le XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle. « C’est d’ailleurs le marché historique des enchères horlogères, explique Geoffroy Ader. Ces montres plaisent aux acheteurs qui scrutent attentivement les enchères, surtout les Chinois qui montrent depuis 2009 un attrait pour l’émail. Elles sont destinées aux collectionneurs amateurs d’art et de miniatures, notamment en raison de leur provenance, parfois royale. »

En juillet 2019, Sotheby’s a du reste adjugé, pour 4 millions d’euros, une montre de poche Space Traveller I de l’horloger George Daniels, établissant ainsi un record mondial pour un tel garde-temps aux enchères. La maison de ventes clôture cette année sa plus belle saison d’enchères horlogères (vintage et de collection) et fait entrer dans l’histoire le département Sotheby’s Watch, qui est longtemps resté effacé derrière les mastodontes que sont l’art moderne, l’art contemporain ou le design. Depuis le début de l’année,les adjudications ont généré un montant total de 60 millions d’euros, soit une augmentation de 54%par rapport à la même période, l’an dernier. Comme le relève Daryn Schnipper, présidente de Sotheby’s International Watch Division, « nos enchères reflètent la force du marché mondial de l’horlogerie. De la montre de poche du XVIe siècle aux montures plus modernes, les collectionneurs sont au rendez-vous. Le segment de l’horlogerie vintage est en plein essor grâce à l’augmentation significative des ventes privées et des ventes en ligne. »

Un marché diversifié

Le marché est structuré en deux grandes catégories de marques prisées aux enchères. Dans le haut du panier, Rolex et Patek Philippe, « qui incarnent le mieux la notion de luxe au sein du monde des manufactures horlogères contemporaines », selon Romain Réa, sont les marques les plus convoitées et représentent plus de 80 % du secteur. D’après Interenchères, première plateforme d’enchères en France, avec deux millions de lots proposés en 2018, « montre » et « Rolex » sont les mots clés les plus recherchés. « Les modèles iconiques tels que la Nautilus, la Calatrava, la Manta Ray ou l’Aquanaut pour Patek Philippe et la Daytona, la Submariner et la GMT-Master chez Rolex, sont des valeurs sûres et connaissent une hausse presque constante de leur cote, avec des prix, fidèles à la réalité, qui oscillent entre 50 000 et 80 000 euros », analyse Julien Schaerer, expert horloger et directeur d’Antiquorum Genève. Rolex détenait d’ailleurs, avant d’être récemment dépassé par Patek Philippe, le record de prix d’une montre vendue aux enchères, avec la Daytona de Paul Newman, cédée en 2017, à New York, pour plus de 17 millions d’euros.

Patek Philippe, Grande Sonnerie en acier, réf. 6300A, adjugée 28 millions d’euros chez Christie’s à Genève, lors de la vente caritative Only Watch. © Patek Philippe

Selon Geoffroy Ader, « Patek Philippe représente l’excellence d’un savoir-faire horloger. C’est à la fois un objet rare que l’on veut transmettre et une valeur d’investissement. Rolex incarne quant à elle une montre de l’exploit, avec de nombreuses variantes qui font la joie des collectionneurs. » Mais, d’autres firmes se détachent aussi du lot et suscitent l’engouement des amateurs. Comme l’explique Romain Réa, « le succès de Rolex et de Patek Philippe tire vers le haut d’autres marques». Rolex a directement profité à sa petite sœur, Tudor, aux Yema des années 1970, à Omega et sa Speedmaster ou à Universal Genève pour ses chronographes. Quant à Patek Philippe, Audemars Piguet et sa gamme Royal Oak « Jumbo », mais aussi Vacheron Constantin, ils ont tous vu leurs prix augmenter. D’autres ovnis horlogers attirent l’œil des collectionneurs, comme les Breitling des années 1960 et 1970 ou les chronographes Longines des années 1950.

Moins attendue parmi ces marques de prestige, Swatch se vend également très bien aux enchères, ce dont témoignent les ventes organisées par Phillips, en particulier en 2011, lorsqu’une collection des fidèles montres en plastique est partie pour plus de 50 000 euros. Enfin, précise Julien Schaerer, « peu importe la marque, les collectionneurs cherchent toujours la même chose, à savoir, des montres de référence avec une histoire et un pedigree». En effet, trois critères sont scrutés à la loupe : la qualité de la montre (l’état du boîtier et du mouvement), la rareté et, enfin, celui qui fait exploser la cote de l’objet, comme sur le marché de l’art, la provenance. Un garde-temps porté par une personnalité célèbre, comme la Daytona de Paul Newman, la GMT-Master de Marlon Brando dans Apocalypse Now (dispersée le 10 décembre 2019 chez Phillips à New York pour près de 1,8 million d’euros) ou la Lip du général de Gaulle (vendue pour plus de 30 000 euros, en juillet 2019, chez Artcurial), verra systématiquement croître son estimation. « Les documents contribuent également au succès d’une vente et à la bonne réputation de la montre. L’écrin et les papiers du modèle rassurent les collectionneurs. Ils connaissent ainsi la provenance et la traçabilité de l’objet», conclut Romain Réa.