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Les Augures, pour une transition écologique en art

Le mensuel The Art Newspaper édition française ouvre une série de textes qui donneront la parole à différents acteurs de la transition écologique dans le monde de l’art. Ces jours-ci, Les Augures rendent publique leur action.

Pour son exposition au Centre Pompidou, à Paris, en 2013, Pierre Huyghe faisait le choix de recycler les cimaises de celle de Mike Kelley, qui avait précédé la sienne dans la galerie Sud. Il apparaissait alors parmi les pionniers concernant la réflexion sur les enjeux écologiques dans la production artistique. D’autres défendent également ces idées avec force: des artistes comme Olafur Eliasson ou Tomás Saraceno, mais aussi des responsables d’institutions comme Emma Lavigne, commissaire de cette exposition Pierre Huyghe et actuelle présidente du Palais de Tokyo (Paris). La question est de savoir quels seront les effets à venir de la crise sanitaire sur ces préoccupations qui, peu à peu, s’imposaient dans les esprits depuis quelques années.

Une approche au cas par cas

Face à ces sujets, cinq jeunes femmes aux profils complémentaires ont décidé d’unir leurs forces en créant Les Augures. Leur ambition est de proposer à des institutions publiques ou privées, à des créateurs ou à des collectionneurs, des missions de conseil sur la manière de mener à bien des projets artistiques dans le respect de la transition écologique. Un certain nombre d’organes de réflexion existent, comme Art of Change 21, COAL ou Julie’s Bicycle, mais rares sont ceux qui offrent des actions concrètes. Ancienne directrice administrative de Lafayette Anticipations, où elle a notamment conçu une charte de production responsable, et initiatrice des Augures, Laurence Perrillat en explique la démarche : « Nous n’avons pas vocation à être un cabinet de conseil. Nous préférons fonctionner avec des mécènes et des organisations publiques et privées qui, en devenant membres des Augures, pourront aider le monde de l’art contemporain à se transformer. Nous souhaitons mener des missions spécifiques, par exemple en créant des outils d’évaluation de l’empreinte d’un projet, mais aussi organiser des rencontres, des comités de réflexion et imaginer un label qui pourrait être soutenu par le ministère de la Culture. »

Vue de l’exposition « Pierre Huyghe », Centre Pompidou, Paris, septembre 2013 - janvier 2014. © Ola Rindal. Courtesy de l’artiste/ Marian Goodman Gallery, New York/Esther Schipper, Berlin/Hauser & Wirth, Londres/ galerie Chantal Crousel, Paris

En cofondant La Réserve des arts en 2008, Sylvie Bétard, autre membre fondatrice des Augures, entendait faciliter l’accès des artistes à des matériaux écoresponsables. Sa réflexion s’est enrichie lors de la création de La Petite Papeterie française, et de L’Upcyclerie, qu’elle dirige toujours et dont l’objectif est de sensibiliser artistes et entreprises à la notion d’« économie circulaire ». Avec leurs spécialités respectives, le marché de l’art pour Sabine Colombier, la communication responsable pour Marguerite Courtel et les diagnostics numériques sociaux et écologiques pour Camille Pène, les trois autres fondatrices des Augures ont la même priorité : « Faire un état des lieux, puis développer des améliorations au cas par cas. » Aucune solution toute faite : chaque interlocuteur est invité à fouiller dans son identité propre afin de se forger des réponses singulières, de la présence permanente d’un écomanager pendant le montage d’une exposition à des outils managériaux comme l’énonciation d’objectifs écologiques dans une fiche de poste. Engagée dans les premières semaines de 2020, cette initiative se confronte d’emblée à une crise majeure : « Nous mesurons que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, qu’il est intéressant de réfléchir à la manière dont il est possible d’exercer son métier différemment», dit Sylvie Bétard. Mais, ajoute Laurence Perrillat, « l’arrêt de l’économie risque aussi d’empêcher les entreprises d’avoir le luxe de penser leur transition écologique. La baisse actuelle des émissions de gaz à effet de serre est bien plus le résultat d’un ralentissement économique que le fruit d’une volonté générale. Et elle va, par exemple, de pair avec une explosion numérique, dont l’impact est encore mal connu par ses usagers. » Contre l’angélisme, la vigilance reste de mise.

nous souhaitons mener des missions spécifiques, par exemple en créant des outils d’évaluation de l’empreinte d’un projet, mais aussi imaginer un label qui pourrait être soutenu par le ministère de la culture

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Les choix raisonnés de Xavier Veilhan

« Nous nous trouvons aujourd’hui comme après un accident sur un circuit automobile : les voitures continuent à tourner, mais ce n’est plus la course », commente Xavier Veilhan, le premier client des Augures. Il réfléchit lui aussi depuis longtemps aux enjeux de la transition écologique. Nourri par la pensée du sociologue et philosophe Bruno Latour, de l’astrophysicien Aurélien Barrau ou encore de l’architecte Richard Buckminster Fuller (1895-1983) sur la biomasse, il a soigneusement organisé son atelier : cuisine préparée sur place, compost, machine à café sans capsules métalliques… Mais il souhaite aller plus loin. L’accord qu’il vient de conclure avec Les Augures porte sur une analyse approfondie de ce fonctionnement et de la production de ses œuvres (matériaux, transports, lieux de fabrication…). « Pour la réalisation du Pavillon français de la Biennale de Venise en 2017, nous voulions utiliser du bois recyclé; cela n’a pas été possible, mais les matériaux ont resservi pour la Biennale d’architecture qui a suivi. »

Xavier Veilhan soulève des questions de cohérence élémentaires, bien que rarement élucidées : « On connaît parfois l’impact carbone d’un transport en bateau plutôt qu’en avion, mais on ignore s’il est plus juste de faire voyager des assistants ou d’employer des personnes dans des pays la dimension sociale des salaires n’est pas prise en compte. Nous n’avons jamais de vision transversale. Alors, même si on ne peut pas atteindre tous les objectifs en même temps, je voudrais faire des choix raisonnés dès l’origine des projets. » De telles questions peuvent se poser à tout artiste de façon contradictoire, et pourraient être généreusement étendues : « Évidemment, souligne-t-il, la réponse de l’art conceptuel est idéale ! Mais, lorsque l’on est producteur d’objets, il faut trouver un équilibre entre l’impact de ces objets et leur légitimité. »