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Éthiopie

La plus ancienne icône d’Éthiopie pourrait être l’œuvre d’un maître italien

Un artiste de Sienne pourrait s’être rendu en Afrique au XIVe siècle pour peindre le triptyque qui se trouve aujourd’hui encore dans un monastère isolé du nord de l’Éthiopie.

On estimait jusqu’à présent que ce triptyque, Image de Notre Seigneur Jésus-Christ, avait été réalisé à Byzance au milieu des années 1400, mais de nouvelles recherches ont permis de le rapprocher d’œuvres de peintures siennoises datant du siècle précédent. © Jacques Mercier et Alain Mathieu

La plus ancienne icône d’Éthiopie pourrait ne pas avoir pour origine Byzance, mais avoir été peinte en Afrique orientale par un maître siennois qui s’y serait rendu dès le XIVe siècle. Cette hypothèse révolutionnaire est avancée par le spécialiste français Jacques Mercier dans son nouveau livre, L’art de l’Éthiopie : des origines au Siècle d'or (éd. Place des Victoires). Si cette théorie est confirmée, la peinture serait le plus ancien témoignage de liens artistiques directs entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne après l’époque romaine.

Le triptyque, Image de Notre Seigneur Jésus-Christ, est conservé en l’église du Sauveur du monde. Elle est située dans le hameau de Gurji, dans le monastère de Tadbaba Maryam (Tabernacle de Marie), dans un endroit extrêmement isolé dans les montagnes de la province de Wello, dans le nord de l’Éthiopie. Il s’agit d’une icône miraculeuse qui n’est exposée qu’une fois l’an et occasionnellement pour aider les femmes qui ont des difficultés à concevoir.

Lorsque l’icône a été vue pour la première fois par l’historienne de l’art britannique Diana Spencer en 1970, cette dernière avait fait un voyage périlleux de cinq jours à dos de mule. Le monastère se trouve à une altitude d’environ 3 400 m, au sommet d’un plateau volcanique. Elle semble n’avoir été que la troisième personne européenne à l’avoir atteint en 500 ans. Bien que le réseau routier éthiopien se soit développé depuis, lorsque Jacques Mercier s’est lui-même rendu sur place, le voyage nécessitait encore une journée entière à dos de mulet.

Le triptyque (qui mesure 90 cm de large lorsqu’il est ouvert) représente le Christ bénissant entouré de cinq archanges dans le panneau central. Les deux volets comportent les archanges Michel et Gabriel en pied. Représenter sept archanges est courant dans l’iconographie éthiopienne, bien que leur nombre soit souvent plus réduit dans l’art européen.

Au bas du panneau central, une inscription figure sur le livre. Elle est légèrement plus tardive et indique que la figure qui le tient est le Christ. Le texte est écrit en guèze, l’ancienne langue liturgique de l’Église orthodoxe éthiopienne.

Jusqu’à présent, on pensait que le triptyque avait été réalisé à Byzance, probablement au milieu des années 1400. Jacques Mercier, cependant, estime qu’il est plus ancien. Il le date de 1370-1398, ce qui en ferait la plus ancienne peinture sur panneau conservée en Éthiopie.

Le spécialiste attire l’attention sur des similitudes avec l’art de Sienne. Le modelé des visages est réalisé avec « un réseau de lignes fines et entrecroisées sur un fond de larges aplats », une technique de hachures fines « assez courante dans la peinture siennoise du XIVe siècle ». Les auréoles dorées poinçonnées témoigneraient également d’« une pratique italienne ».

Bien que le drapé des anges semble plus rigide que celui des artistes siennois, Jacques Mercier souligne que « la décoration des vêtements du Christ est admirablement exécutée ». Les cercles entrecroisés sur les vêtements sont similaires aux motifs que l’on retrouve sur les croix processionnelles éthiopiennes de l’époque. L’utilisation de l’or sur les vêtements suggère au spécialiste que l’artiste avait une formation d’orfèvre.

Le triptyque semble mêler à la fois l’iconographie et les techniques italiennes et éthiopiennes. Comme il est représentatif du goût éthiopien, Jacques Mercier conclut que le panneau a été peint en Éthiopie, probablement par un orfèvre siennois attaché à la cour des rois d’Éthiopie.

Comment un artiste ou un orfèvre siennois s’est-il retrouvé en Éthiopie, après avoir effectué un difficile voyage de plus de 5 000 kilomètres ? Jacques Mercier évoque l’attrait du Prêtre Jean, figure mythique d’un puissant souverain chrétien à la fois roi et prêtre, dont on pensait alors en Occident qu’il vivait en Éthiopie. On croyait que le Prêtre Jean possédait la plus importante collection d’or, d’argent et de pierres précieuses du monde – un attrait séduisant pour un orfèvre aventureux d’Europe occidentale.

Le monastère de Tadbaba Maryam, qui conserve cette rare icône, est extrêmement difficile d’accès : il se trouve au sommet du plateau situé au milieu de cette photo. © Jacques Mercier

L’étude de Jacques Mercier sur l’Image de Notre Seigneur Jésus-Christ bouleverse la recherche. En 2020, l’historienne allemande Verena Krebs avait émis l’hypothèse que l’icône était une œuvre européenne importée en Éthiopie – soit réalisée dans la région côtière de la mer Noire, à l’est des Balkans, soit dans un atelier crétois. Elle avait toutefois noté que « le vêtement de Jésus » et la couleur de ses draperies sont inhabituels pour Byzance et qu’il est « difficile de situer l’époque et l’origine » de la peinture. Elle avait daté l’œuvre, ou du moins les volets du triptyque, du milieu du XVe siècle.

L’historienne, que nous avons interrogée, reconnaît maintenant de possibles liens stylistiques avec l’art italien – et convient que l’œuvre pourrait bien être antérieure à ce qu’elle avait évoqué auparavant. Cependant, contrairement à Jacques Mercier, elle doute que la peinture ait été peinte en Éthiopie ; elle pense qu’elle a pu y être rapportée par la mission diplomatique éthiopienne qui s’est rendue à Venise en 1402. Verena Krebs convient que « des recherches supplémentaires sont nécessaires ».

Quel que soit le lieu où le triptyque a été peint, on ignore comment il est arrivé dans ce monastère isolé de Tadbaba Maryam. Il a très probablement été commandé par un roi éthiopien, peut-être pour une autre église.

Lalibela, qui a été temporairement occupé par le Front populaire de libération du Tigré avant d’être reprise par les forces progouvernementales, est célèbre pour ses églises monolithiques taillées dans la roche, comme ici l’église Saint-Georges. Photo : Alastair Rae

La province de Wello est actuellement une zone de conflit, une guerre civile opposant le Front populaire de libération du Tigré et les forces gouvernementales. Le centre religieux historique de Lalibela, qui se trouve à seulement 80 kilomètres au nord de Tadbaba Maryam à vol d’oiseau (mais le voyage est long et difficile), a été temporairement occupé par les forces rebelles à la mi-décembre.

Cependant, l’église du Sauveur du monde est si éloignée qu’elle a de bonnes chances de ne pas être touchée. L’isolement même du plateau, ainsi que la détermination des moines à préserver leurs trésors anciens, permettront, espérons-le, de sauvegarder cette icône miraculeuse.

Jacques Mercier, L’art de l’Éthiopie : des origines au Siècle d’or, Éditions Place des Victoires, Paris, 334 pages, 49 euros

Appeared in The Art Newspaper France - Digital, décembre 2021