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En Suisse, les nouveaux commanditaires essaiment

Créée en 2014, la Société suisse des Nouveaux commanditaires, soutenue par la Fondation Mercator, multiplie les projets et s’étend vers la Suisse alémanique. Rencontre avec Charlotte Laubard, sa cofondatrice et médiatrice.

Les Frères Chapuisat, Charpentification, parc des Buis, Nyon, 2022. © Michel Giesbrecht

Créée en 2014, la Société suisse des Nouveaux commanditaires, soutenue par la Fondation Mercator, multiplie les projets et s’étend vers la Suisse alémanique. Rencontre avec Charlotte Laubard, sa cofondatrice et médiatrice.

Vous êtes arrivée en 2012 en Suisse, où vous dirigez le département des arts visuels de la HEAD-Genève. En 2014, Xavier Douroux, cofondateur du centre d’art contemporain Le Consortium, à Dijon, et l’un des médiateurs de l’action des Nouveaux commanditaires en France, vous a contactée pour monter l’antenne helvétique de l’association avec Aude Vermeil, directrice de Fonction Cinéma, à Genève. Qu’est-ce qui vous a poussée à accepter ? À l’époque où je dirigeais le CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux [de 2006 à 2013], je participais souvent à des jurys de commandes publiques dans le cadre d’une rénovation urbaine, d’une réhabilitation ou de la construction d’un bâtiment. J’ai compris assez vite les limites de cet exercice qui reste très vertical : un concours s’organise, les experts se réunissent, l’artiste est choisi, l’œuvre est réalisée. Ni l’avis de l’architecte, qui va voir une pièce d’art contemporain intégrer sa propre création, ni ceux des habitants du quartier, où l’œuvre sera installée, ne sont sollicités. Je trouvais violente cette manière d’imposer les choses.

Quelle différence avec les Nouveaux commanditaires ?                                                                          Le processus est exactement l’inverse. Ce sont des gens issus de la société civile qui font appel à nous. Mais aussi des villes et des cantons qui veulent justement rompre avec le système classique de la commande publique pour le rendre plus participatif. Quand un canton ou une ville nous approche se met alors en place une feuille de route sur laquelle sont spécifiées les responsabilités de chacun. L’un comme l’autre doivent notamment accepter le fait que ce sont les commanditaires, donc des citoyens, qui prendront la main sur la typologie de l’intervention. Pas eux. Ils seront bien entendu informés et valideront le projet, mais ils ne décideront de rien en amont. Cette délégation du contrôle, c’est une révolution.

En revanche, ce sont eux qui paient. Oui, mais pas forcément l’intégralité du budget. À Fribourg, les commanditaires sont les élèves et les enseignants d’un collège, mais c’est le canton qui m’a approchée. Leur enveloppe financière n’étant pas suffisante, il m’incombait de la compléter pour réaliser ce projet de nouvel espace de rencontre, l’ancien ayant été sacrifié pour accueillir une extension de l’école. Le groupe cherchait à recréer ce lieu, baptisé « le Canard » en raison de sa forme et qui est devenu, avec le temps, la mascotte de l’établissement au point de rythmer tous les temps forts de l’année. Il ne voulait pas d’une intervention symbolique du type sculpture, mais d’un vrai dispositif pour se rassembler et développer de nouveaux rituels. L’artiste Lili Reynaud Dewar a proposé de réaffecter une sorte de préau couvert classé, mais un peu abandonné, qui se trouve sur le site. Elle y installera des rideaux qui pourront moduler l’espace et sur lesquels seront imprimées les paroles de chansons en l’honneur du « Canard ». J’aime cette idée de légitimer ainsi un folklore contemporain et de l’accompagner.

« Ce sont des gens issus de la société civile qui font appel à nous. Mais aussi des villes et des cantons qui veulent rompre avec le système classique de la commande publique pour le rendre plus participatif. » Charlotte Laubard

Vous allez aussi produire un film à la demande de la communauté bolivienne de Genève, soucieuse de préserver son identité, ce qui change de l’idée de la commande publique plutôt concernée par des interventions urbaines. Pourquoi ?                                                                           En Suisse, comme en France, cette tradition de décorer des villes avec des œuvres d’art remonte à l’après- guerre. Dans l’imaginaire collectif, ce sont, par exemple, les sculptures de rond-point que l’on trouve un peu partout entre Genève et Martigny, dans le Valais. En réalisant un film ou un lieu de rencontre pour des collégiens de Fribourg, nous voulons montrer que la commande publique peut aller au-delà de ces histoires d’aménagements urbains ou de territoires, qu’elle peut aussi concerner l’ensemble des interactions humaines. Cela ouvre le champ des possibles. Si, à l’origine, c’étaient plutôt les artistes qui étaient sollicités, aujourd’hui, un médiateur des Nouveaux commanditaires peut très bien faire appel à un designer, un architecte, un dramaturge, un réalisateur ou un musicien. En France, des parents de victimes de l’attentat du Bataclan ont passé commande d’une composition de musique contemporaine qui pourra être jouée une fois par an, au moment des commémorations de l’événement. À Bâle, nous commençons à travailler pour la Kaserne, ensemble d’anciens ouvrages militaires reconverti en espace social accueillant des ateliers d’artistes, une infrastructure parascolaire, un théâtre, une mosquée et un club de boxe. Des discussions sont en cours avec ces différents « usagers » de la Kaserne et promettent d’être passionnantes.

Qui choisit les artistes ? Le sont-ils sur concours ? Le système du concours n’est pas adapté à ce type d’engagement. Dans un premier temps, les commanditaires formulent leur demande et, avec mon aide, remplissent un cahier des charges. Cette phase peut prendre beaucoup de temps. Nous nous voyons généralement tous les deux mois, en dehors des heures de travail. Cette lenteur n’est pas une mauvaise chose en soi, car elle permet aux idées de mûrir. Ensuite, je propose deux ou trois artistes qui me semblent intéressants par rapport à l’esprit de la commande. Tout notre protocole est basé sur la discussion, discussion entre moi-même et les commanditaires, puis entre ces derniers et l’artiste choisi.

Ce qui explique que votre premier projet en Suisse, celui des Frères Chapuisat lancé à Nyon en 2015, n’ait été inauguré qu’en 2021...                                                                                                                      Les discussions prennent du temps. Par ailleurs, il y a toujours un blocage qui survient, à un moment, dans le déroulement du processus. À Nyon, nous avons été confrontés à un changement de majorité municipale, la nouvelle ayant voulu réétudier l’endroit du parc où la sculpture devait être installée. Nous avons perdu huit mois. Puis, la première proposition qu’avait faite les artistes et que les commanditaires – des éducateurs et éducatrices, des parents d’élèves et des voisins – aimaient beaucoup a été jugée par les autorités trop dangereuse pour le public. Une étude a été commandée, à la suite de laquelle les Frères Chapuisat ont présenté une nouvelle version de leur pièce.

La Fondation de France vient d’annoncer qu’elle retirait son soutien aux Nouveaux commanditaires après trente ans d’étroite collaboration. Cela met-il en péril les projets helvétiques ? La Fondation de France nous a aidés à nos débuts. Comme nous opérions en Suisse, elle n’avait pas vocation à nous soutenir sur le long terme. De la même manière que les Allemands ont pu compter sur l’État fédéral pour se financer, nous sommes complètement autonomes par rapport à elle.

Quels sont vos moyens de financement ? Depuis cette année, la Fondation Mercator, qui est active en Suisse et en Allemagne, nous aide structurellement. Cet organisme privé soutient principalement des projets d’ordres sociétal et démocratique. Sa contribution nous permet d’assurer les honoraires de la phase de médiation et de discussion, qui est celle qui nous prend le plus de temps, mais qui est aussi la moins visible du projet. Dès que l’œuvre est arrêtée et budgétée, nous entrons dans la phase classique de recherche de fonds, à la fois publics (villes et cantons) et privés (mécènes, associations, entreprises, fondations).

Depuis cette année, vous êtes également actifs en Suisse alémanique. Y voyez-vous une forme de reconnaissance de votre travail ?                                                                                                           Très clairement. Nous avons mis du temps à nous faire connaître. Notre difficulté est de passer par les bons relais pour entrer en contact avec d’éventuels futurs commanditaires. Au début, nous comptions sur le milieu culturel, puis nous avons constaté que nous étions plus efficaces en nous tournant vers l’action sociale. Grâce à la Fondation Mercator, le rythme de la Société suisse des Nouveaux commanditaires va s’accélérer. Nous avons ainsi pu nommer cette année au poste de médiatrice en Suisse alémanique Yasmin Afschar, qui fut commissaire d’exposition à l’Aargauer Kunsthaus, à Aarau. Nous avons six projets en cours, dont deux à Genève : l’un aux Bains des Pâquis avec l’artiste lausannois Gilles Furtwängler, et l’autre dans une maison de retraite à Chêne-Bougeries, où l’artiste française Emmanuelle Lainé accrochera bientôt de très grands photomontages numériques.

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