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Zineb Sedira

Zineb Sedira : « Regarder vers le passé permet d'avancer »

L’artiste, qui représente la France à la 59e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, propose une installation autour de son film « Les rêves n’ont pas de titre ». Entretien.

Zineb Sedira. © Zineb Sedira Photo : Thierry Bal

Quel est le point de départ de votre projet pour le Pavillon français ?

Peu après l’annonce que j’avais été choisie pour le Pavillon français, l’Institut français m’a demandé une note d’intention sur mon projet. La Mostra de Venise et La Bataille d’Alger sont les deux premières choses qui me sont venues à l’esprit, parce que ce film algéro-italien de Gillo Pontecorvo a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise en 1966. Pour mon exposition au Jeu de Paume, à Paris [octobre 2019-janvier 2020], j’avais effectué de nombreuses recherches autour du cinéma militant des années 1960-1970, ce que l’on appelle le cinéma « tiers-mondiste ». Ayant repéré que La Bataille d’Alger avait obtenu ce prix, j’ai eu l’idée d’un projet qui fasse le lien entre l’Italie – qui me reçoit – et l’Algérie et la France – qui sont mes identités. J’avais aussi remarqué que l’Algérie avait coproduit un certain nombre de films avec des réalisateurs italiens et français. Des coproductions parfois à caractère politique, qui s’inscrivaient dans le courant de l’anticolonialisme et, pour d’autres, purement artistiques, parce que l’Algérie avait beaucoup de respect pour tel ou tel réalisateur. À l’époque, le pays était en pleine postindépendance et essayait de développer son propre cinéma avec ses propres réalisateurs. En 1964, l’État algérien a voulu aller plus loin et commencé à travailler avec des réalisateurs étrangers. C’est l’idée principale à partir de laquelle j’ai construit ce projet.

Comment avez-vous conçu votre film Les rêves n’ont pas de titre ?

J’ai eu la chance de pouvoir effectuer pas mal de recherches dans les cinémathèques en Italie, mais aussi en Algérie et en France. J’ai voulu inclure ce principe d’une coproduction triangulaire dans mon histoire personnelle, comme c’est mon habitude. J’ai grandi en banlieue parisienne, mon amour du cinéma vient de mon père, qui m’emmenait notamment dans ce qui est aujourd’hui le cinéma Jean-Vigo, à Gennevilliers. J’ai compilé un grand nombre de documents, d’archives visuelles et écrites. C’est donc un film autour du cinéma, un film sur des films. J’y fais référence à La Bataille d’Alger, que j’ai déjà cité, à Élise ou la vraie vie de Michel Drach, à L’Étranger de Luchino Visconti, à Z de Costa-Gavras, au Bal d’Ettore Scola… Des remakes sous forme de photographies et d’images numériques sont ainsi insérés dans un film autobiographique en 16 mm. Il y a aussi beaucoup de mises en abyme. Je recours aux techniques du cinéma argentique tout en suivant ma propre approche créative. Je ne suis pas une réalisatrice au sens conventionnel, je fais plutôt des courts métrages, de l’installation. Là, je me fais plaisir : j’explore tous les procédés cinématographiques en y mêlant le côté artistique, pour lequel on me connaît, en y ajoutant des éléments biographiques. Ce projet est aussi une histoire d’amitié. La plupart des acteurs ne sont pas des professionnels, mais des amis – ce qui était assez courant dans les films à petit budget des années 1960-1970. C’est également le cas de l’équipe de tournage.

Ce qui m’intéresse par ailleurs dans cette époque des années 1960- 1970, c’est l’esprit de solidarité. De nombreux artistes voulaient travailler avec d’autres par amitié, par respect, mais aussi pour des raisons politiques – ils étaient souvent de gauche, affiliés au Parti communiste. Ils se retrouvaient autour de l’anticolonialisme, de l’anticapitalisme. Les gens voulaient travailler ensemble à la fois par affinités politiques et parce qu’ils étaient liés par des amitiés artistiques. Il est important pour moi de transmettre cette histoire très particulière des mondes africain, arabe, au moment où l’on sort juste de la colonisation. En 1966, il y a le Lion d’or de La Bataille d’Alger à la Mostra et, en 1970, l’Algérie remporte l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood pour le film Z, qu’elle a coproduit et qui est également couronné du Prix du jury au Festival de Cannes. L’Algérie prend alors place dans le paysage international du cinéma, même si cela ne dure pas très longtemps.

Ce projet fait écho à votre travail de longue date, où les questions de la décolonisation, de la discrimination, de la solidarité, l’intérêt pour l’histoire et les archives tiennent une place centrale.

Évidemment, les utopies m’intéressent. Le mouvement Black Lives Matter se rapproche presque des courants utopistes des années 1960, une période d’actes militants, pas uniquement anticolonialistes. Il s’agissait surtout de solidarités pour telle ou telle cause. On se sentait concerné, quel que soit le pays où l’on habitait. Sans forcément pouvoir les réactiver, je pense que l’on peut apprendre beaucoup de ces moments-là. Regarder vers le passé permet d’avancer, peut nous éviter de reproduire les mêmes erreurs. C’est aussi se poser la question « qu’est-ce que la France ? » Il est intéressant de réfléchir à ce que signifie le fait d’inviter un artiste à représenter un pays. Je me sens 100 % française, mais également anglaise, algérienne et, pendant un court moment, je serai italienne… Ce besoin de tout le temps labelliser quelqu’un par sa couleur de peau, son identité, est problématique. Je suis un exemple parmi tant d’autres. Les artistes transcendent les frontières depuis toujours. Dire de quelqu’un qu’il est français ou algérien de souche n’a plus de sens. En tant qu’artistes, nous avons souvent la chance de voyager dans le monde entier. J’ai des amis partout. Chaque expérience des autres me nourrit, et j’espère nourrir la leur. Ces histoires de colonisation, de racisme, de discrimination, plein de gens les ont vécues, ce n’est pas propre à l’Algérie. Il y a eu beaucoup d’injustice dans ce monde, et depuis très longtemps.

Pour le Pavillon français à Venise, j’ai souhaité proposer quelque chose de différent, célébrer plutôt le « non-racisme », lorsque des gens veulent travailler ensemble. Il ne s’agissait pas pour moi, cette fois, de pointer du doigt, en mêlant la grande et la petite histoire, comme j’ai l’habitude de le faire. Je parle ici d’un moment où des individus se sont unis, ont forgé des amitiés qui sont encore là. Ma communauté artistique et intellectuelle est comme une sorte de tribu, au sein de laquelle nous échangeons sans cesse. Le travail avec les trois commissaires de l’exposition, Yasmina Reggad, Sam Bardaouil et Till Fellrath, a été très joyeux. Ce projet, qui devrait faire sourire, voire rire, est aussi un clin d’oeil à ma communauté artistique, et à la façon dont elle m’inspire dans mon parcours d’artiste et de femme.

59e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, intitulée « Le lait des rêves », du 23 avril au 27 novembre 2022, Giardini et Arsenale, Venise.

Appeared in The Art Newspaper France - Mensuel, #40, avril 2022