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Virgil Abloh : "Je veux créer des œuvres qui parlent à ceux à qui on ne parle pas"

Chez kreo, à Paris, pour sa première exposition personnelle dans une galerie, le créateur raconte sa façon de voir un monde horizontal.

Vue de l’exposition « Efflorescence ». © Morgane Le Gall, courtesy galerie kreo

Il y a deux ans qu’ils y travaillaient : lorsque Virgil Abloh a présenté les dessins de son projet d’exposition à Didier et Clémence Krzentowski pendant le PAD (Pavillon des arts et du design) à Londres, ils ont immédiatement été séduits. Entre eux, il y avait des mondes, mais une rencontre a eu lieu. Américain d’origine ghanéenne, Virgil Abloh est fondateur et directeur artistique d’Off-White et directeur artistique pour l’homme de Louis Vuitton. Il a collaboré avec Ikea et avec Vitra. Dans la diversité de ses pratiques, il résume les modes de fonctionnement de la génération des millenials, alors même qu’avec ses 39 ans, il n’en fait pas partie. Certains parlent de lui comme d’un génie, il est surtout une parfaite incarnation de l’air du temps. Efflorescence est une série de meubles conçus par son studio de recherche en design, nommé « Alaska Alaska ». Ces objets ont des formes aux accents brutalistes.

Je connais et je comprends l’histoire qui me précède, mais je propose un nouveau modèle pour l’industrie créative. Qu’est-ce qu’un artiste ? qu’est-ce qu’un designer ? Je suis les deux.

Ils sont faits dans un béton d’une qualité écologique qui n’existait pas il y a cinq ou six ans : une table basse, un banc évoquant une piste de skate, deux grands pots de jardin, une table de conférence, des chaises, un bureau, deux miroirs ressemblant à un smartphone dans lequel on ferait des selfies... Tous sont couverts de tags colorés, dont Didier Krzentowski parle comme d’une couleur appliquée sur la matière. « Si on les avait posés dans la rue, ils seraient revenus comme je les ai faits », dit Virgil Abloh, qui a passé quelques jours à travailler chez un carrossier pour réaliser ces pièces. On dirait du béton très lourd, mais c’est une matière plus légère qu’il n’y paraît, d’autant plus que des perforations traversent ces objets. « Ce qui les rend confortables, c’est qu’ils sont légers », explique-t-il encore. Chaque meuble de la série est crénelé sur l’un de ses côtés pour donner l’idée qu’ils pourraient s’encastrer les uns dans les autres et former un tout. L’idée d’une totalité revient en permanence dans son discours, comme un idéal. « Je veux créer des œuvres qui parlent à ceux à qui on ne parle pas, qui distillent à travers des objets de grands sujets comme l’environnement, la guerre, la politique... » Il nous a raconté son projet.

Après votre formation d’ingénieur à l’université de Wisconsin-Madison et votre master en architecture à l’Illinois Institute of Technology, qu’est-ce qui vous a fait choisir de ne pas devenir un architecte ? Avez-vous d’ailleurs choisi ?

Oui, j’ai choisi. On ne vit qu’une fois, c’était trop limité. Si j’étais devenu architecte, je n’aurais pas fait toutes les œuvres qui sont là aujourd’hui, et je serais assis derrière un ordinateur. J’aurais construit trois bâtiments en vingt ans, et je m’ennuierais terriblement ! Alors qu’à présent, ce que je faisais en sortant de mes cours à l’université, et qui me passionnait réellement, est devenu ma carrière.

Virgil Abloh réalisant un tag pour son exposition « Efflorescence ». © Marie Canciani, courtesy galerie kreo

Adolescent, vous réalisiez des sérigraphies sur des tee-shirts pour des groupes de musique. Qu’est-ce qui vous a conduit au design ?

J’ai vu une porte ouverte et personne pour l’emprunter. C’était une opportunité, des propositions nouvelles entre la mode, l’art et le design. Auparavant, il n’y avait que de très petits groupes de gens qui gardaient de très petits territoires, mais designaient les choses les plus importantes. À l’extérieur de ce monde, j’ai vu un autre groupe qui ne franchissait pas la ligne les séparant. J’ai voulu créer des œuvres susceptibles de relier ces deux espaces.

Vous vous présentez souvent comme artiste, ce que les designers ne font pasen général. Est-ce pour vous un terme générique qui permet de faire sauter les frontières entre toutes vos activités ?

Lorsque je parle de ce que je fais, je dis toujours trois mots à la fois. C’est humain de mettre les choses en boîte, de catégoriser. Quand on rencontre quelqu’un, on lui demande son nom et d’où il vient. Je connais et je comprends l’histoire qui me précède, mais je propose un nouveau modèle pour l’industrie créative. Qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce qu’un designer ? Je suis les deux.

Dans la mode, en dix minutes, je dois regarder une tenue et proposer quelque chose de nouveau par rapport à l’histoire du vêtement.

Pendant vos années de formation, vous avez eu une révélation en découvrant la Renaissance, qui a changé votre manière de voir le monde. Y a-t-il une période de l’histoire de l’art qui vous inspire particulièrement aujourd’hui ?

Toujours la Renaissance ! Je crois vraiment être devenu ce que je suis aujourd’hui le jour de mon premier cours d’histoire de l’art sur la Renaissance italienne à l’université. Dans le manuel scolaire, il y avait d’abord Bernin, qui était sculpteur, architecte et artiste. La figure de Léonard de Vinci est aussi un mythe. À ce moment-là, j’étais assis en classe d’architecture, avec Internet et de la musique indépendante dans les oreilles. On me disait qu’il fallait que je sache tout sur la manière de construire, d’habiter. Mais la personne la plus importante de la Renaissance faisait tout à la fois. Je me suis alors dit que je pourrais faire de même maintenant. Le monde de l’art, le monde du design et le monde de la mode, c’est la même chose.

L’architecte Rem Koolhaas incarne bien la façon d’être que vous décrivez. Il a travaillé avec vous sur la scénographie de votre exposition rétrospective, « Figures of Speech », qui circule depuis un an entre quatre musées américains(le Museum of Contemporary Art de Chicago, le High Museum of Art d’Atlanta, l’Institute of Contemporary Art de Boston et le Brooklyn Museum à New York).Il semble avoir été déterminant, lui aussi, dans votre cheminement.

Il a ouvert la voie à ce qu’est l’architecture aujourd’hui. Son livre Content est sorti quand j’étais étudiant, en 2004. Il travaillait alors pour Prada et construisait en même temps des gratte-ciel : une preuve de plus que faire plusieurs choses est possible.

Vous racontez souvent que le peintre George Condo est parmi vos mentors.

Nous sommes amis depuis dix ans. Pour moi, c’est un maître en peinture. Ce que j’admire chez lui, ce n’est pas seulement l’artiste qui a créé sa propre langue. Quand il me raconte comment Jean-Michel Basquiat l’a emmené d’East Village à Los Angeles pour rencontrer un galeriste, j’ai le sentiment de comprendre la vie de ces communautés d’artistes dans les années 1970 et 1980 – Condo a été assistant d’Andy Warhol. Collaborer avec des amis artistes me donne de la force.

Le collectif est très important dans votre pratique. Pourriez-vous dire quelques mots de la collaboration spontanée que vous avez mise en place avec les designers Erwan et Ronan Bouroullec ?

Les collaborations sont très importantes pour moi, mais je les qualifie plutôt de « conversations ». Autrefois, je pensais qu’un designer travaillait seul, derrière les portes closes de son atelier. Je me demandais comment c’était possible. Je me suis dit alors : faisons des choses ensemble, je n’ai pas d’ego. Si nous avons une bonne conversation, nous pourrons en faire quelque chose. Ce travail avec les Bouroullec illustre bien ce genre de pratique. Nous sommes dans la même galerie, nous nous connaissons, ils s’intéressent à la mode, et la mode est mon champ d’action. Partageons donc cet espace et faisons quelque chose de nouveau ! Nous l’avons décidé en quelques minutes : ils ont créé une série d’œuvres imprimées pour la collection femme printemps-été 2020 d’Off-White.

Comment vous viennent les idées ? Prenez-vous des notes dans un carnet ? Sur votre téléphone ?

Je fais un peu tout cela. Je travaille plutôt comme on cligne de l’œil, sans trop y réfléchir. En venant à pied à la galerie ce matin, depuis mon appartement de Saint-Germain-des-Prés, j’ai eu six idées différentes pour la musique de mes deux défilés de la semaine. J’ai pensé à la façon dont je veux que soient photographiées les œuvres présentées chez kreo, mais aussi à la prochaine exposition que je ferai. Je prends des notes sur mon téléphone, je dessine sur un iPad, sur un bout de papier. Dans la mode, en dix minutes, je dois regarder une tenue et proposer quelque chose de nouveau par rap- port à l’histoire du vêtement. Rien n’est plus important que d’observer le monde extérieur et de le transformer.

Vue de l’exposition « Efflorescence ». © Morgane Le Gall, courtesy galerie kreo

Y a-t-il des résonances formelles entre les formes de vos vêtements et celles de vos meubles ?

Le lien est ma signature, qui se traduit par les perforations. C’est une façon de voir à travers un solide, de montrer ce qu’une image ne dit pas. S’il n’y avait pas de trou dans cette table, vous pourriez penser que c’est un morceau de béton. C’est un peu comme quand on dit de ne pas juger un livre à sa couverture ! C’est aussi un moyen de rendre l’invisible visible, cela crée une relation humaine différente : je l’ai fait sur un sac à main, une paire de chaussures... Le mot de la décennie à venir sera sûrement le verbe « ignorer », qui désigne en général quelque chose de négatif. Je crois que c’est au contraire un bon outil pour franchir les frontières, y compris dans mon propre esprit. J’ignore l’espace qui se trouve entre art, design et mode pour les lier tous ensemble.

Vos parents sont originaires du Ghana. Vous avez grandi aux États-Unis.Votre héritage africain est-il important pour vous ?

Oui, bien sûr. Je ne suis même pas un émigré de seconde génération (« generation removed »). J’ai grandi dans l’atmosphère des banlieues américaines, mais mes parents font partie d’une communauté très spécifique. Ils parlent un dialecte africain à la maison. Grâce à ma connaissance de ces deux cultures, j’ai une perspective unique sur le monde. Je suis fier de l’éducation que j’ai reçue, car c’est elle qui me permet de penser la société comme je le fais aujourd’hui.

Le directeur de l’un des musées américains dans lesquels circule votre rétrospective vous a demandé si son invitation à exposer ne vous surprenait pas trop. Vous lui avez répondu avoir toujours œuvré pour susciter l’attention des musées sur votre travail. En même temps, vous dites volontiers vouloir démystifier le musée. Quelle est votre relation à ce type de lieux ?

Il n’y a pas de lieux aussi précieux dans la cité que les musées. Le monde de l’art, ceux que j’appelle les puristes y vont, mais les touristes aussi. Je n’imagine pas d’endroit plus adapté pour y montrer mes créations. Et j’ai la chance d’avoir des commissaires d’exposition qui sont curieux de mon travail.

Chris Dercon, président de la RMN- Grand Palais, est l’un d’eux : il défend ardemment la disparition des frontières entre les champs de la création. C’est un engagement qui promet d’être d’une grande actualité dans la prochaine décennie.

La morale de l’histoire est que l’on veut voir dans les musées des visiteurs variés, dans des atmosphères les plus diverses possible. J’ai été un enfant qui ne voyait jamais personne comme lui dans le monde de l’art. Il y avait des basketteurs qui me ressemblaient, qui pouvaient me proposer de faire partie de leur équipe. Mais si je disais que je voulais être artiste et faire une exposition dans un musée, eh bien, il n’y avait plus personne ! Aujourd’hui, notre génération a démystifié le principe des catégories.