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Musées et Institutions

Quentin Bajac : « Remettre en valeur certains contenus pour exister hors de nos murs »

The Art Newspaper Daily donne la parole aux dirigeants des grandes institutions artistiques. Quentin Bajac, est directeur du Jeu de Paume, à Paris.

Comment vivez-vous personnellement ce confinement ?

On aimerait pouvoir donner du sens à cette période, voir en elle une épreuve bénéfique, une forme d’ascèse. On aimerait penser que dans cette décélération du quotidien va émerger une forme d’évidence, une magie renouvelée du quotidien, une façon différente de voir le monde, les êtres et les choses ; on nous vante l’entrée véritable dans le XXIe siècle avec l’avènement d’un nouvel ordre virtuel qui va révolutionner nos façons d’être et de travailler.

Quentin Bajac © Peter Ross / MoMA

La vérité ou ma vérité est autre. À la fois parce que, quand bien même on voudrait faire de cette période une expérience métaphysique, les éléments physiques, et je le vois bien dans les échanges que j’ai avec les un(e)s et les autres, se rappellent à nous. Raisons pratiques, « triviales » qui font que le confinement n’est pas forcément cette période contemplative et méditative de ressourcement mais un moment où il faut travailler et gérer le quotidien en même temps et de façon souvent un peu désordonnée et curieusement parfois un peu accélérée, dans un espace restreint. Donc cette période de confinement, je la vis volontairement sans idéalisation (ce n’est pas l’extase d’un Jean-Jacques Rousseau dans sa retraite de la cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire !), ni diabolisation excessive : pour l’instant, j’ai la chance de la vivre du mieux possible, dans un lieu et avec des personnes que j’aime et en bonne santé. C’est plus prosaïquement, plus physiquement et plus simplement une nuisance, une gêne – comme un plâtre au pied qui vous oblige à rester chez vous, rien de plus – et à mener une existence amoindrie : travail en mode dégradé, et ce quels que soient les outils parfois très performants que tout un chacun utilise mais qui ne remplacent pas un contact direct ; pour l’amateur d’art, expérience frustrante au quotidien d’un monde limité, médiatisé, en reproduction – films sur petits écrans, œuvres sur papier, musique en conserve… Bref, un monde en réduction.

LE JEU DE PAUME ÉTAIT DÉJÀ DANS L’OPTIQUE D’UNE FERMETURE POUR TRAVAUX

Comment le Jeu de Paume s’est-il organisé ?

La particularité du Jeu de Paume est que nous étions déjà dans l’optique d’une fermeture pendant la deuxième partie de l’année – des travaux liés à la remise en conformité du bâtiment aux normes incendie et de refonte d’espaces du sous-sol nous contraignent à fermer pour une période allant de juin 2020 à février 2021. Cette fermeture brutale à partir de mi-mars nous fait « juste », si j’ose dire, fermer de manière anticipée nos expositions et notre programmation de printemps. Elle entraîne des pertes conséquentes de recettes de billetterie et de librairie. Mais elle ne nous oblige pas à repenser de manière drastique, fondamentale et dans l’urgence notre programmation pour les mois à venir – même si nous devons repenser les quelques événements hors les murs que nous avions prévus. De manière plus concrète, le confinement entraîne évidemment une baisse d’activités : tous les salariés qui peuvent télétravailler sont aujourd’hui en chômage partiel à 50 % – ceci excluant bien évidemment les tâches de sécurité et de maintenance du bâtiment. C’est une solution simple, qui reflète la réalité des tâches qui sont les nôtres actuellement et permet d’affirmer un esprit d’équipe tout en continuant à servir les objectifs de notre association.

NOUS TRAVAILLONS SUR LE PRÉSENT EN AFFIRMANT NOTRE ACTIVITÉ EN LIGNE, MAIS ÉGALEMENT SUR L’AVENIR

Sur quels projets travaillez-vous pendant cette période ?

Pour un centre d’art comme le Jeu de Paume, il n’y a pas de possibilité de se « recentrer » sur un travail sur les collections puisque nous n’en avons pas. Nous travaillons sur le présent en affirmant notre activité en ligne sur notre site et les réseaux sociaux, mais également sur l’avenir : sur le programme 2021-2022, mais aussi bientôt sur un certain nombre de travaux de fond qui accompagnaient la fermeture du bâtiment et que nous avions prévu de mener à bien, avec comme échéance le premier trimestre 2021 : travail sur l’identité graphique, refonte massive du site Internet, réflexion sur l’utilisation et l’organisation de certaines parties du bâtiment du site Concorde (espaces d’accueil, bibliothèque), traitement, gestion et exploitation de nos archives papier, visuelles, sonores, numériques… Certains peuvent continuer à être menés à distance, d’autres non. Par ailleurs, le Jeu de Paume touche un public important à travers les expos itinérantes qu’il organise, et si l’Europe et l’Amérique du Nord ne sont pas pour l’instant dans une logique de discussion sur ces questions, l’activité en Asie repart lentement et des échanges ont repris, notamment avec la Chine et Taïwan.

Vue de l’exposition « Le Supermarché des images », au Jeu de Paume. © François Lauginie

Quels dispositifs avez-vous ou allez-vous mettre en place pour rester en contact avec le public ?

Ils sont nombreux ! C’est l’occasion pour nous de remettre en valeur et en évidence certains contenus pour exister hors de nos murs. Le Jeu de Paume est depuis longtemps présent en ligne avec notamment son magazine et son espace virtuel, lieu de création numérique. Ces ressources, qui semblent parfois subsidiaires par rapport aux expositions, révèlent dans cette situation toute leur force et leur pertinence. Pour ceux qui n’ont malheureusement pas pu visiter « Le Supermarché des images », nous avons un contenu en ligne extrêmement riche autour de l’exposition : visite « virtuelle » en vidéo avec une présentation du commissaire ; un artiste par semaine qui présente son œuvre et répond à une « interview des images » ; enfin, création en ligne et articles de fond pour creuser le sujet au-delà de l’exposition.

Visuel d’œuvre (création en ligne) : burningcollection.tv, 2020. © Lauren Huret et Fragmentin

Quant au contact direct avec nos visiteurs, il est assuré via une newsletter hebdomadaire et les réseaux sociaux avec des contenus inédits centrés autour de la « communauté Jeu de Paume » : les intervenants, artistes, commissaires de l’institution recommandent des films à voir en ligne. Pour ma part, je prépare quotidiennement le feuilletage avec quelques commentaires d’un ouvrage de ma bibliothèque – façon pour moi de rythmer le quotidien et de continuer à assurer un contact plus direct, sur un ton un peu plus intime, avec notre public.

LE JEU DE PAUME EST PRÉSENT EN LIGNE AVEC SON MAGAZINE ET SON ESPACE VIRTUEL, LIEU DE CRÉATION NUMÉRIQUE

Par ailleurs, ce contact va dans les deux sens : les internautes sont invités à réagir, depuis chez eux, notamment dans le cadre de deux initiatives inspirées d’artistes présentés au Jeu de Paume, #lemondeàmafenêtre à la manière de Sudek qui a photographié le monde depuis la fenêtre de son atelier, et #confinito à la manière de l’œuvre Infinito de Luigi Ghirri, qui a immortalisé le ciel tous les jours pendant un an.

Enfin, le service éducatif du Jeu de Paume continue à proposer ponctuellement à « ses » publics (nos relais dans le monde scolaire et le champ social principalement) toutes sortes de nouveaux contenus et met en ligne, chaque semaine, une activité à réaliser en famille autour d’une œuvre de l’exposition « Le Supermarché des images » – pour un confinement créatif !