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« La Biennale est une manifestation plus qu’une exposition »

Récemment nommée à la direction du musée d’Art contemporain (Mac) de Lyon, Isabelle Bertolotti entend mieux valoriser la collection du musée, soutenir la scène artistique locale et faire de la Biennale une vraie fête.

Isabelle Bortolotti © Tony Noël

Quelle impulsion nouvelle avez-vous voulu apporter au musée d’Art contemporain de Lyon, que vous dirigez depuis le départ en avril 2018 de Thierry Raspail, qui l’a fondé et l’a piloté durant trente-quatre ans ?

J’ai travaillé avec Thierry Raspail pendant près de trente ans. La connaissance du lieu, de la collection, des équipes m’a permis d’être très vite opérationnelle. Dès les années 2000, je me suis plus spécialement intéressée à la jeune création et aux scènes extra-européennes, en cherchant à déployer les réseaux du Mac sur le plan international. J’ai mené des actions en direction de la création émergente au musée, mais aussi en tant que commissaire indépendante. La question de la scène artistique à Lyon me préoccupe tout particulièrement. C’est pourquoi j’ai accepté, en 2016, la présidence de l’Adéra [Association des écoles supérieures d’art et de design en Auvergne-Rhône-Alpes] et ai développé le site des Ateliers du Grand Large, à Décines, en proposant plus de quarante ateliers à de jeunes artistes sortis des écoles d’art de la région. Je souhaite poursuivre ces chantiers. Par ailleurs, la Biennale d’art contemporain de Lyon prend cette année une ampleur exceptionnelle, grâce à la mise à disposition, par la Métropole de Lyon, d’un site incroyable – une ancienne usine de près de 30000 m2 –, ce qui nous conduit à tout repenser ! Je vois donc mon arrivée à la direction du Mac et à la direction artistique de la Biennale comme un nouveau départ, moins un moment disruptif qu’une continuité et une ouverture vers d’autres horizons. Je voudrais mieux valoriser la collection du Mac qui, même si elle est reconnue à l’échelle internationale, n’a pas d’espace de présentation permanent à Lyon.

Les contraintes d’espace sont-elles trop fortes au Mac ?

La collection comprend un important corpus d’œuvres, constitué d’installations qui nécessitent de grandes surfaces pour leur exposition. Or, le musée ne compte que 6000 m2 tous services confondus, et seuls 3000 m2 peuvent être dédiés aux expositions et à la collection, ce qui est très peu. Il faut donc trouver des lieux extérieurs assurant une visibilité permanente de la collection. J’aimerais aussi la faire circuler plus largement à l’étranger. Le pôle qui vient de se constituer à Lyon, associant le musée des Beaux-Arts et le musée d’Art contemporain, devrait créer une nouvelle dynamique et permettre de se hisser au niveau des grands musées internationaux.

J’ai découvert l’équipe extraordinaire et enthousiaste constituée par Jean de loisy. il s’en dégage une véritable énergie collective, avec une rare écoute mutuelle. ils ont fait une sélection d’artistes à la fois cohérente et originale.

Que vise ce nouveau pôle ?

Sylvie Ramond, directrice du musée des Beaux-Arts, a été nommée directrice de cette nouvelle entité qui a pour ambition de valoriser les collections des deux musées. Nous avons commencé à travailler avec toutes les équipes, pour préciser les objectifs sur la durée : une plus grande visibilité des collections, une reconnaissance internationale accrue et des publics élargis. Nous avons constaté que le public du Mac est plus jeune que celui du musée des Beaux-Arts, et qu’il n’y a pas suffisamment de circulation entre les deux institutions. Nous allons mettre en place des programmations et des visites pour rendre plus évidents les liens entre ces collections.

Comment avez-vous abordé la Biennale, après le départ soudain de Jean de Loisy, nommé en décembre 2018 à la direction de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris ?

Il est vrai que j’ai craint que son départ ne déstabilise l’équipe des conservateurs du Palais de Tokyo [Paris] qui travaillait sur le projet. En fait, et fort heureusement, cela n’a pas été le cas. J’ai découvert l’équipe extraordinaire et enthousiaste constituée par Jean de Loisy. Il s’en dégage une véritable énergie collective, avec une rare écoute mutuelle. Toutes les propositions sont discutées, validées par l’ensemble du groupe; c’est une manière exemplaire de travailler. Ils ont fait une sélection d’artistes à la fois cohérente et originale.

La grande nouveauté de cette 15e édition consiste dans l’abandon de la Sucrière, pour investir d’immenses halles dans le centre de Lyon. Est-ce une chance ou une contrainte supplémentaire ?

Le quartier de Gerland, dans lequel est située cette friche, est en plein essor, avec une population en forte croissance et socialement mixte. C’est donc une magnifique opportunité que ces 30000 m2 disponibles en centre-ville. À titre de comparaison, le site de ces anciennes usines est plus grand que le Palais de Tokyo ! Ce qui diffère, c’est qu’il se déploie sur un seul niveau, de plain-pied. Ses immenses halles offrent des possibilités de production inédites. Sauf que notre budget n’a pas augmenté en proportion, même si nous avons obtenu le soutien de nouveaux partenaires. Le site a des contraintes techniques conjoncturelles : pas encore de murs intérieurs, plus d’adduction d’eau, ni de chauffage ou d’électricité en état, bref des équipements à revoir car peu adaptés à une activité différente de celle pour laquelle il a été conçu. Des travaux a minima s’imposent, qui seront réalisés avant l’ouverture de la Biennale. Je ne vous cache pas que c’est un lieu que j’aimerais investir ensuite, pour présenter, par exemple, une partie de la collection du musée. C’est un formidable outil au cœur de la ville, dédié à l’art actuel et plus largement aux nouvelles pratiques culturelles, un lieu qui s’impose pour Lyon.

Les anciennes usines Fagor, nouveau site de la Biennale. © Blaise Adilon

Comment les artistes ont-ils dans l’ensemble appréhendé le lieu?

Ils ont tous été invités à venir sur site avant de concevoir leur projet, c’était indispensable pour qu’ils se confrontent à la réalité de cet espace. Tous ont été séduits par l’atmosphère et l’ampleur des volumes. L’un des points forts du projet originel de Jean de Loisy consistait à s’appuyer sur les savoir-faire et les moyens de production d’entre-prises locales, favorisant les circuits courts et les nouvelles pratiques de fabrication. Grâce au soutien de la Métropole, de la Ville et de la Région, qui ont favorisé les relations avec les entreprises locales, les artistes ont conçu des œuvres in situ. L’implication de tout le bassin économique territorial constitue l’une des forces de cette Biennale. La richesse de l’écosystème local (métallurgie, chimie, textile, BTP…), les savoir-faire traditionnels et les technologies de pointe ont permis aux artistes de proposer des œuvres surprenantes.

Réancrer la Biennale dans le territoire local, est-ce l’un de vos chevaux de bataille ?

L’ancrage territorial est essentiel à mes yeux. C’est une position que je souhaite affirmer pour la Biennale comme pour le musée. Cet ancrage préexistait, mais à petite échelle. Pour cette édition, nous sommes passés à une dimension supérieure, impliquant un plus grand nombre d’acteurs. Je tiens à ce que la Biennale soit avant tout une vaste manifestation, plus qu’une exposition. Un programme culturel sera proposé durant les quatre mois de la Biennale, aux usines Fagor, mais aussi au musée et dans d’autres lieux divers, publics ou privés, où les artistes seront conviés, où l’art sera discuté avec les habitants à l’occasion d’échanges d’expériences. Je voudrais que la Biennale suscite des modes de circulation plus intenses. J’aimerais que cela soit comme une fête qui dure quatre mois. Nous avons imaginé des parcours qui incitent à rester plusieurs jours, avec une variété de circuits. Tout devient paysage. L’implication des commissaires est aussi considérablement élargie. Jusqu’à présent, ils n’intervenaient que sur l’exposition principale. Désormais, ils sont sollicités sur l’en-semble des dispositifs. Pour « Jeune création internationale », le focus émergent de la Biennale, conçu en partenariat avec l’Institut d’art contemporain, l’école nationale supérieure des beaux-arts de Lyon et le musée d’Art contemporain, ils proposent cinq artistes en complément des cinq artistes de la Région sélectionnés par les institutions co-organisatrices. Pour « Veduta », qui connecte au projet plusieurs lieux de la Métropole, ils sélectionnent près d’une dizaine d’artistes qui interviennent dans des quartiers de Lyon (7e et 8e arrondissements), mais aussi à Bourgoin-Jallieu, Bron, Chassieu, Francheville, Givors, Meyzieu, Rillieux-la-Pape, Saint-Genis-Laval, Saint-Priest, jusqu’au Grand Parc Miribel Jonage. Ils sont enfin sollicités pour sélectionner les huit « Expositions associées », qui se déroulent à Lyon et dans la région (Annemasse, éveux, Thiers, Villeurbanne…). Les acteurs régionaux sont eux aussi grandement impliqués. Ils offrent, sous le label Résonance, la vision d’une scène dynamique à travers un maillage de galeries, de musées, d’institutions culturelles, de centres d’art et de collectifs d’artistes proposant des événements conçus en lien avec la Biennale.

Avez-vous un modèle en tête, qui pourrait ressembler à ce que vous visez ?

J’évoquerais des manifestations comme la documenta de Cassel ou Manifesta [Biennale européenne d’art contemporain]. C’est plutôt ce type d’événements, à la fois conçus pour les professionnels et pour tous les publics, qui m’intéresse.

Je voudrais que la Biennale suscite des modes de circulation plus intenses. Nous avons imaginé des parcours qui incitent à rester plusieurs jours, avec une variété de circuits. tout devient paysage.

La Biennale de Lyon reste la manifestation d’art contemporain française la plus connue à l’étranger. C’est vrai qu’il y a aujourd’hui une profusion de biennales dans le monde; celle de Lyon s’ouvre en même temps que celles d’Istanbul et d’Ekaterinbourg, dans l’Oural (nous sommes d’ailleurs en discussion pour imaginer des collaborations dans le futur). L’appellation « biennale » est très attractive, c’est une forme événementielle adaptée à notre époque. Cependant, afin d’éviter de tomber dans un Disneyland général, il faut réfléchir à des manières de réinventer ces moments : penser local dans une dynamique globale.

La Biennale de Lyon peut-elle selon vous permettre l’émergence d’une scène locale et d’un marché ?

En France, Paris concentre le plus gros du marché : galeries, salles des ventes, artistes, résidences, centres d’art, musées… Lyon doit se repositionner, trouver sa place. Mais un jeune artiste, sans argent, ne peut pas s’installer à Lyon. Les ateliers sont rares et l’immobilier très cher. Pour une ville aussi riche en termes économiques et culturels, ce n’est pas normal. Nous devons œuvrer à faire évoluer cette situation, aider les artistes à se fixer à Lyon et attirer des artistes étrangers, en instaurant par exemple des résidences internationales. Il faut également s’appuyer sur les collectionneurs locaux, qui sont nombreux à Lyon et dans les environs. Nous venons de monter un cercle de mécènes au musée d’Art contemporain, le Cercle 21, sur le modèle du Cercle Poussin (très actif pour le musée des Beaux-Arts). Avec un groupe de personnalités enthousiastes, nous essayons de mettre en relation des collectionneurs, des amateurs, des philanthropes, pour soutenir l’art contemporain à Lyon et plus particulièrement au Mac. C’est le début d’une nouvelle dynamique.

«Là les eaux se mêlent»,

15e Biennale d’art contemporain de Lyon, 18 septembre 2019-5 janvier 2020, aux usines Fagor, 65, rue Challemel-Lacour et boulevard de l’Artillerie, au Mac, 81, quai Charles-de-Gaulle, et dans divers lieux