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Jean-Jacques Aillagon : « J’ai réconcilié dans ma vie vocation administrative et culturelle »

Alors que la Bourse de Commerce – Pinault Collection s’apprête à ouvrir ses portes, nous avons rencontré le directeur général de la Pinault Collection et retracé avec lui son parcours singulier, entre secteur public et secteur privé, entre l’art et son administration.

Jean-Jaques Aillagon, octobre 2020. Courtesy Bourse de Commerce — Pinault Collection. Photo Maxime Tétard.

Comment vous êtes-vous intéressé à l’art ?

Il y a toujours une part de déterminisme et une part de miracle. C’est pour cela que, parfois, dans une famille, un des frères ou des sœurs est très différent des autres. Je suis né à Metz et j’ai longtemps vécu dans le bassin houiller de Lorraine. Un de mes frères, mineur, a été parmi les derniers à descendre dans la mine. Les équipements culturels étaient rares, et le principal vecteur de mon accès à la culture était l’école, où de très bons maîtres m’ont donné le goût de la littérature et de l’histoire. Mes premières œuvres d’art, je les ai vues dans des manuels scolaires, puis dans des revues chez une tante qui recevait Connaissance des arts. Ensuite, je suis parti vivre avec mon père à Toulouse. J’y ai découvert un formidable patrimoine monumental, le musée des Augustins, mais aussi l’art de notre temps au Château d’eau et dans un éphémère festival d’avant-garde, « Germinal », où était présenté le rideau du ballet Parade de Pablo Picasso. C’est également là que j’ai fait connaissance avec la musique contemporaine, l’opéra, le théâtre…

Vous avez fait des études de droit et d’histoire de l’art, une dualité fondatrice…

J’ai dû gagner ma vie très tôt. Alors j’ai passé le concours d’inspecteur des impôts et celui de professeur d’histoire et de géographie. J’ai laissé tomber le droit pour l’histoire, puis l’histoire pour l’histoire de l’art. N’ayant en effet jamais su arbitrer entre une vocation administrative et une vocation culturelle, je les ai finalement assez bien réconciliées dans ma vie.

Vos années d’enseignement en Corrèze, les avez-vous aimées ?

C’est une époque de ma vie qui, à titre personnel, a été un peu dure. Mais j’ai noué dans ce département rural de très grandes amitiés, fréquenté des familles d’élèves et des collègues extrêmement attachants. Cela m’a permis de mesurer, comme peu de ministres de la Culture ont pu le faire, à quel point l’école est essentielle pour un projet démocratique d’accès de tous à la culture. Il y a toujours un risque que les politiques culturelles s’adressent à ceux qui en ont déjà le désir.

Man Ray, Noire et blanche, 1926, photographie. © Man Ray 2015 Trust/Pinault Collection

Est-ce en Corrèze que vous avez rencontré Jacques Chirac ?

Je l’y ai vu parce qu’il venait souvent, mais nous ne nous sommes pas parlé à cette époque-là. Un jour, j’ai assisté avec une collègue à une réunion électorale qu’il tenait dans la salle des fêtes d’Égletons. Nous nous sentions de gauche et étions là par curiosité. Je ne pouvais pas imaginer qu’un jour je serai l’un de ses ministres… Quand je l’ai par la suite accompagné en Corrèze, alors qu’il était président de la République, il avait été impressionné par le nombre de gens que je connaissais !

« je crois de façon forcenée à la nécessité de l’engagement de l’état et des collectivités locales en faveur de la culture ; mais, s’il y a en plus un engagement privé, la culture dans son ensemble se porte mieux. »

Comment avez-vous rencontré Jean Musy et quel rôle a-t-il joué pour vous ?

Jean Musy était président de mon jury d’oral de Capes. Il m’avait interrogé sur les marchands et l’Église aux XIVe et XVe siècles – un sujet qui d’ailleurs me passionne toujours. Lorsque je l’ai à nouveau croisé quelques années plus tard, au cabinet de Michel Guy, il m’a dit qu’il se souvenait parfaitement de ma leçon ! Au moment où il a été nommé à la tête de l’École des beaux-arts de Paris [en 1978], il m’a appelé auprès de lui comme responsable des archives et des collections, qu’il avait l’ambition de mieux mettre en valeur à travers une politique d’expositions. C’est lui aussi qui, devenu directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris en 1985, m’a demandé d’être son adjoint.

Est-ce la première fois que vous fréquentiez les artistes à l’œuvre ?

À Toulouse, j’avais déjà rencontré un certain nombre d’artistes. Nous nous retrouvions tous dans les manifestations de Mai-68. Puis, à l’École des beaux-arts, j’ai fait la connaissance de nombreux autres artistes, comme Claude Viseux ou Georges Jeanclos, que le marché n’a pas toujours placés au-devant de la scène mais qui étaient passionnants.

Qu’est-ce qui vous a conduit au Centre Pompidou en 1982 ?

C’est le président de l’époque, Jean-Claude Groshens, qui m’a proposé d’en devenir administrateur. Dominique Bozo était le directeur, et j’ai découvert la belle équipe des conservateurs : Germain Viatte, Isabelle Monod-Fontaine, Daniel Abadie, Jean Clair, Jean-Hubert Martin…

Après le décès de Jean Musy et le départ de Bruno Racine qui lui avait succédé, vous avez vous-même été directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris de 1993 à 1996. On a l’impression que vous y avez construit une sorte de contre-ministère de la Culture.

Ça a été le cas ! Par l’ambition politique du maire qui était candidat à l’élection présidentielle, par les moyens mis à la disposition de la politique culturelle dans le budget de la Ville, et par le parallélisme entre l’administration municipale et celle du ministère. Ainsi, contrairement à la plupart des ministres de la Culture, quand j’ai été nommé à ce poste quelques années plus tard, je savais parfaitement de quoi il s’agissait.

En tant que président du Centre Pompidou (de 1996 à 2002), pendant une période de travaux conséquents, vous avez élaboré une politique de maillage territorial à travers des prêts de la collection : une sorte de laboratoire pour la suite de votre carrière ?

Il fallait faire des travaux, ce qui était impossible en gardant le lieu ouvert – ce dont le Centre va de nouveau faire l’expérience dans les années à venir. J’ai donc voulu externaliser ses activités. La BPI [Bibliothèque publique d’information] s’est installée dans le magasin As Eco que nous avions loué dans le quartier de l’Horloge, et nous avons organisé de nombreux dépôts et une vingtaine d’expositions hors les murs, en France et à l’étranger. C’était même une obligation professionnelle !

Quelles sont les expositions dont vous êtes le plus fier ?

À la réouverture du Centre, j’ai souhaité que l’on renoue avec les grandes expositions pluridisciplinaires qui avaient été sa marque de fabrique, et avec la vocation éteinte du CCI [Centre de création industrielle]. J’ai sollicité Daniel Soutif pour une exposition sur le temps pour l’an 2000, « Le temps, vite ». Ayant à cœur que l’on présente à nouveau du design, j’ai confié à Marie-Laure Jousset « Les Bons Génies de la vie domestique ». Et puisque je suis au fond de moi resté historien, nous avons organisé « Face à l’Histoire. 1933-1996 », sur la capacité de témoignage des artistes du XXe siècle.

Jeff Koons, Bourgeois Bust – Jeff and Ilona, 1991, marbre, Pinault Collection. © Jeff Koons. Photo Jim Strong, New York

Quelles sont les tâches possibles et impossibles d’un ministre de la Culture ?

Tout n’est pas toujours possible, mais il ne faut pas considérer que rien ne l’est. Il faut surtout du temps : un des grands malheurs de ce ministère au cours des vingt dernières années aura été la brièveté des mandats de ses occupants. Il est nécessaire aussi d’avoir une vision en arrivant : ceux qui avaient une connaissance approximative des affaires culturelles ont eu tendance à se replier sur leur cabinet, sans se servir de l’outil formidable qu’est l’administration de la culture. Il faut enfin, évidemment, avoir une volonté très forte de faire des choses dans tous les domaines.

Jusqu’où va votre définition de la culture ?

Elle est très large. Souvent, je suis navré par son enfermement dans le seul domaine des beaux-arts et des belles lettres, ou bien du spectacle vivant. La culture, c’est aussi le patrimoine, les arts plastiques, les enseignements artistiques… tout ce qui est porteur de valeurs morales, intellectuelles et esthétiques.

Comment définiriez-vous la politique culturelle de Jacques Chirac?

Il a manifesté sa pleine confiance à ses ministres et souhaitait que notre paysage institutionnel rende compte du dialogue des cultures. D’où la création du musée du quai Branly, du département des Arts de l’Islam au Louvre, du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme… Il a eu enfin un positionnement fort en faveur de la décentralisation, me soutenant pour le lancement du Centre Pompidou à Metz et du Louvre à Lens, ou à propos du rapport de René Rémond sur le fait de déléguer la propriété et la gestion de certains monuments historiques à des collectivités locales – par exemple, le domaine de Chaumont-sur-Loire.

On a beaucoup dit que vous aviez été le Jack Lang de Jacques Chirac.

On l’a dit. Cependant, Jack Lang a eu le grand privilège de la durée, que personne n’a eu depuis.

L’une de vos réalisations majeures est la loi sur le mécénat, qui a durablement révolutionné le paysage artistique français. Aviez-vous conscience de la portée qu’elle aurait ?

Oui, car j’avais été patron d’un établissement public et que je savais la difficulté qu’il y a à convaincre des mécènes de concourir à l’action de ces établissements. J’aspirais à ce que l’on change la donne en ce domaine. J’ai pris mes fonctions le 7 mai 2002; la loi a été votée un mois plus tard et a été promulguée le 1er août 2003. Je crois de façon forcenée à la nécessité de l’engagement de l’État et des collectivités locales en faveur de la culture; mais, s’il y a en plus un engagement privé, la culture dans son ensemble se porte mieux. D’autant plus qu’une bonne partie de la production culturelle, l’édition par exemple, repose sur des initiatives privées. Il n’y a pas d’un côté le public et de l’autre le privé.

C’est vous également qui avez lancé la création de plusieurs grands musées dans les régions, autre enjeu essentiel de votre mandat. Aviez-vous des modèles ?

Il y avait deux modèles principaux : le Guggenheim, qui ne repose pas sur le service public, mais sur la commercialisation d’une marque et d’une collection; et la Tate, dont les sites de St Ives et de Liverpool ont mis en réseau leurs activités. Chacune de nos institutions nationales devrait avoir au moins une antenne sur le territoire, et je regrette que l’on ait levé le pied en la matière. Être l’agent de l’aménagement du territoire est à mes yeux l’une des missions phares du ministère de la Culture.

En quittant le ministère, vous avez pris la tête de la chaîne TV5. Avez-vous aimé cette incursion dans le monde des médias. Auriez-vous voulu qu’elle se prolonge ?

Oui, d’autant que j’ai réussi un certain nombre de choses : TV5 est devenue TV5 Monde, nous avons changé l’hébergement technique de la chaîne, la grille des programmes, son siège… Ma grande spécialité, c’est de créer des bureaux dans lesquels je ne m’installe jamais, car je pars avant. C’est mon syndrome Moïse, qui ne pénètre pas en terre promise !

Peu de choses vous enferment… Vous êtes d’une famille à la fois catholique et protestante, vous avez partagé votre vie professionnelle entre le privé et le public, entre la droite et la gauche, on vous associe à des hommes politiques, mais pas à des partis…

C’est comme ça : je suis Balance ascendant Balance, cela a un poids ! Je croyais beaucoup au développement de TV5 Monde, à sa multilatéralité à travers la francophonie. Mais, lorsque la France a créé France 24 et diminué les moyens de TV5 Monde, j’ai démissionné.

« ma grande spécialité, c’est de créer des bureaux dans lesquels je ne m’installe jamais, car je pars avant. C’est mon syndrome Moïse, qui ne pénètre pas en terre promise ! »

Comment votre lien avec François Pinault s’est-il noué ?

J’ai connu François Pinault quand j’étais directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris. Il était très proche de Jacques Chirac, dans le cercle duquel j’étais en train d’entrer. Je l’ai ensuite sollicité comme prêteur et mécène au Centre Pompidou. Nous sommes devenus des amis… et ne nous sommes pas quittés depuis.

Comment votre rôle au sein de la Collection Pinault s’est-il construit ?

Je ne suis jamais fortement intervenu sur la constitution de la collection. En revanche je me suis engagé dans la création de lieux. D’abord sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt : j’ai rapidement compris que les difficultés étaient telles que le projet lancé en 2000, toujours au point mort en 2005, mettrait un temps infini à voir le jour. J’étais très au courant de la situation du Palazzo Grassi à Venise, une ville essentielle pour l’art contemporain en raison de la Biennale, et j’ai suggéré à François Pinault de s’y intéresser. Puis, grâce à une proposition de Massimo Cacciari, philosophe communiste devenu maire de Venise, nous avons pu nous installer à la Punta della Dogana. Nous étions en compétition avec le Guggenheim, qui a d’ailleurs tenté de nous ravir le site mais en vain. Puis j’ai quitté François Pinault en 2007 pour le domaine de Versailles.

À Versailles, vous avez développé un programme alors naissant d’art contemporain. Quel en a été l’effet sur l’établissement public ?

J’ai avant tout soutenu la restauration du patrimoine ! À l’époque où j’étais ministre, j’avais décidé d’un programme de grands travaux dans le château et sur le domaine. Ayant ensuite remarqué une sorte d’accoutumance dans le regard des visiteurs, j’ai pensé qu’il fallait susciter des questionnements nouveaux, et inviter les artistes à s’interroger sur leur relation au patrimoine. J’avais également incité Christine Albanel, qui m’a précédé à Versailles, à lancer un programme d’art contemporain de deux jours autour de la Nuit Blanche, que j’ai en effet développé par la suite. Les équipes savaient que je les aimais, et je crois qu’elles m’aimaient aussi : ce choix a été bien accepté. Cela m’a toutefois valu trois procès, que les plaignants ont perdu – ce qui nous a confirmé que nous étions au service du patrimoine.

Adel Abdessemed, Coup de tête, 2012, bronze, Pinault Collection. © Adel Abdessemed. Photo Marc Domage

Vous avez souvent évoqué votre attachement particulier pour Versailles. Était-ce un lien ancien ?

Quand j’ai passé mon brevet des collèges en Lorraine, le département nous avait invités à un voyage de trois jours à Paris. J’ai assisté à un défilé du 14 juillet, vu le général de Gaulle, visité le zoo de Vincennes et le château de Versailles… Le site m’a bouleversé, peut-être plus encore le parc et les jardins, qui sont ma grande passion. Président de l’Établissement public de Versailles, j’ai d’ailleurs fait le choix d’habiter un petit pavillon de gardien, à la limite des jardins et du parc, le pavillon des Jambettes. C’est avec un réel regret que j’ai quitté cet établissement public.

C’est à ce moment-là que vous avez repris la conversation avec François Pinault…

Je savais qu’il souhaitait toujours avoir un musée en France. Avec ma manie décentralisatrice, à la suite d’une visite que nous avions faite du Louvre-Lens, je lui ai d’abord suggéré de construire sur place une résidence d’artistes, qui fonctionne aujourd’hui. Puis, à Paris, François Pinault tenait beaucoup à la centralité et, quand la maire, Anne Hidalgo, et son adjoint à l’urbanisme, Jean-Louis Missika, ont proposé la Bourse de Commerce, nous avons topé et mis en œuvre un bail emphytéotique de cinquante ans, à charge pour la Collection Pinault de restaurer le bâtiment et d’en financer l’activité.

Comment s’est noué votre lien avec la Ville de Nice…

Ce sont les avatars de ma vie privée qui m’ont régulièrement conduit à Nice. Son maire, Christian Estrosi, m’a proposé de porter la candidature de Nice pour la Liste du patrimoine.

Vous assurez aussi des commissariats d’exposition, une rareté pour un ancien ministre de la Culture. Que représentent-ils pour vous ?

D’abord, je prends un grand plaisir à ces activités, même si ce n’est pas mon métier. J’affectionne particulièrement les expositions qui ont un caractère historique, par exemple « Rome et les barbares » au Palazzo Grassi en 2008. Quand j’étais encore à la Ville de Paris, j’avais organisé une exposition au Petit Palais sur Alexandrie. Actuellement, je prépare une exposition à Rennes [au couvent des Jacobins], « Au-delà de la couleur, le noir et le blanc dans la Collection Pinault ».

Quelles relations avez-vous avec les artistes ?

J’ai des amis artistes. Mais je redoute souvent de connaître un artiste, par crainte de ne plus être totalement lucide à l’égard de son œuvre. Je préfère éviter les relations affectives et préserver la neutralité de regard qu’offre, par exemple, un musée.

Êtes-vous collectionneur ?

J’achète, mais je ne collectionne pas. Quand je n’ai plus de murs, je m’arrête. Beaucoup de gens considéreraient que les œuvres qui se trouvent chez moi à Paris ou en Bretagne sont secondaires. Je n’aime pas forcément les artistes en vue, je préfère les expériences artistiques modestes. J’ai beaucoup de dessins et de photographies, souvent achetés par sympathie pour une galerie que je trouve exemplaire, comme Réjane Louin à Locquirec; mais aussi des objets plus anciens, par exemple deux gravures de Francisco de Goya, une autre d’Eugène Delacroix, un petit dessin de Jean Arp, un dessin de Joan Miró des années 1950; des curiosités qui n’intéressent plus le marché, comme des photographies de cailloux par Henry de Waroquier, ou des encres de Fred Deux qui viennent de la galerie d’Alain Margaron. C’est hétéroclite, ce sont des choses avec lesquelles j’aime vivre, que l’on regarde tellement qu’elles trouvent une plus grande profondeur que celles que l’on voit dans les musées. Ce sont des témoignages de ma vie, qui m’ont ému.

Est-ce que vous écrivez ?

J’écris beaucoup, parfois pendant des mois, mais je ne vais jamais au bout. Peut-être qu’un jour quand je ne travaillerai plus et que j’aurai plus de temps, je pourrais me consacrer à la rédaction de quelques souvenirs…