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Marché de l'art

Entretien avec Cécile Verdier, présidente de Christie's France

Cécile Verdier a pris la direction de Christie’s France. Elle revient ici [entretien publié le 9 septembre 2019] sur l’importance de la place de Paris, la nouvelle organisation de la branche française mais aussi le marché de sa spécialité, les arts décoratifs du XXe siècle.

Les femmes dirigeantes dans le monde des enchères ont longtemps été rares…

Il y avait Laure de Beauvau-Craon qui a été un modèle pour nombre d’entre nous, j’ai eu la chance de travailler avec elle. Il y a Rodica Stewart chez Tajan, Marie Filippi chez Piasa, Cheyenne Westphal, chairman de Phillips à Londres… C’est une grande évolution. Quand j’ai passé mon examen de commissaire-priseur voici 25 ans, elles étaient rares. Celles déjà en place m’expliquaient combien cela avait été un parcours du combattant, alors que souvent elles étaient filles de notaires. Je me réjouis de voir qu’elles sont bien plus nombreuses parmi les nouvelles promotions.

MON TRAVAIL SERA DE FAIRE GRANDIR TOUT LE MONDE

Vous connaissez très bien les deux maisons rivales…

J’ai en effet passé onze ans chez Christie’s, dix ans chez Sotheby’s, et me revoilà à nouveau chez Christie’s. J’y suis arrivée la première fois en 1997, envoyée à Londres plusieurs mois, à un moment où le marché allait s’ouvrir et où [les Anglo-saxons] savaient qu’il faudrait un diplôme de commissaire-priseur pour exercer en France. C’était l’époque d’Hugues Joffre et de Bertrand du Vignaud, qui ont embauché des personnes qui avaient eu l’examen. De retour à Paris, je me suis occupée des inventaires et des représentants de province. Une fonction généraliste transversale qui permettait d’être en prise directe avec toute la maison. J’étais la 34e ou la 35e qui rejoignait le bureau en France, rue Paul Baudry, pour faire du business getting pour vendre à l’étranger, travailler sur les ventes de Monaco – du mobilier classique – et préparer le jour J, les équipes s’étoffant au fur et à mesure. En septembre 2001, j’ai rejoint le département Art déco, et quand le marché s’est ouvert, j’ai eu le plaisir de tenir le marteau avec François de Ricqlès [qui a dirigé Christie’s France de 2010 à juin 2019, ndlr] pour la première vente.

Cécile Verdier. © Francesca Mantovani

Quelles sont les différences entre les deux maisons ?

Les spécialistes de chez Christie’s étaient peut-être moins visibles que chez Sotheby’s qui marche un peu à l’américaine, avec des personnalités mises en lumière. Ici [chez Christie’s], je suis épatée par le niveau et le professionnalisme des équipes, mais c’est plus discret. Mon travail sera de faire grandir tout le monde.

Dans le domaine dont vous êtes spécialiste, les arts décoratifs, l'Art déco, tout comme les années 1950, semblent ralentir...

Tout le monde se raconte que l’Art déco est en perte de vitesse, mais quand une pièce importante passe, elle marche très bien. Ce qui ne marche plus, ce sont les pièces plus courantes, la petite paire de fauteuil d’un ébéniste anonyme des années 1930. Mais Frank, Chareau, Ruhlmann qui fait un retour après une période plus difficile, Printz, sans parler d’Eileen Gray ni de la céramique, remportent beaucoup de succès. Il faut toutefois être sûr de leur pedigree, leur condition et la provenance. Le marché est sans doute concentré sur moins d’œuvres qu’avant. Pour les années 1950, il a été extrêmement fort, en particulier pour Royère. Pour Prouvé ou Perriand, il y a sans doute eu un phénomène de répétition dû à leur abondance sur le marché. Les antiquaires ont accompli un gros travail pour mettre ces pièces au même niveau que l’art contemporain, faire comprendre que ces meubles vivaient très bien avec lui. Il y a eu un grand bond et peut-être assiste-t-on à une pause en ce moment. Mais le marché reste fort pour les pièces importantes.

Vous étiez codirectrice Monde de ce département chez Sotheby’s. Allez-vous continuer à vous en occuper chez Christie’s ?

Par passion personnelle et intérêt de business getting, je vais garder cette petite carte mais je serai spécialiste au sein du département sans diriger sa stratégie, et sa structure ne devrait pas changer.

La place de Paris va-t-elle continuer à jouer une place centrale chez Christie’s pour les ventes d’arts décoratifs modernes ?

C’est une question de marché. Celui-ci est fort à Paris où il y a encore des collections anciennes, et un ensemble de galeries qui animent ce marché. Nous sommes le seul pays au monde où il y en a encore autant. L’autre centre reste New York où se trouvent aussi beaucoup de collections avec un vrai volume de pièces. La polarisation va continuer. Au niveau mondial de Christie’s, le design est intégré au département de l’art contemporain, au sein d'un cluster avec aussi la photographie, car ce sont souvent les mêmes collectionneurs.

Côté organisation, comment fonctionnez-vous avec Julien Pradels, le directeur général ?

La direction de Christie’s a décidé de renouveler ce poste en même temps que mon arrivée. Nous sommes très complémentaires. Je m’occupe des affaires, des spécialistes et du développement pour faire venir à nous les collectionneurs. Julien s’occupe des rouages. Nos bureaux sont tout proches et nous formons un duo. Autre changement : le bureau de Christie’s France dépend désormais directement du président de Christie’s Monde, Guillaume Cerutti, alors qu’il était un peu dissous auparavant dans le groupe EMERI [Europe, Moyen-Orient, Russie et Inde, ndlr]. La spécificité de la France a été reconnue : nous sommes une vraie salle de ventes, un pôle avec une grosse centaine d’employés. Notre actionnaire [la famille Pinault] a ses bureaux à quelques centaines de mètres d’ici. Et cela va fluidifier les décisions sur ce qu’il faut faire en France.

Travaux à l’angle de l’avenue Matignon et de la rue de Ponthieu dans l’ancienne galerie Félix Vercel. Photo : A.C.

Les ventes de Christie’s à Paris semblent avoir atteint un rythme de croisière. Peuvent-elles encore s’étoffer alors que les œuvres importantes sont dispersées à Londres et New York ?

Je ne dirais pas cela. Une présence forte dans un pays aide à faire du business. Le jour où on ferme un département et arrête les ventes dans un secteur dans un pays, cela devient plus difficile ensuite de sortir des pièces, par manque de visibilité. Plus on fait de ventes, plus on peut exporter. Paris reste une plateforme importante pour vendre. Les clients aiment toujours acheter à Paris. C’est toujours une question de contexte et de contenu. Nous vendons une part d’histoire, c’est le cas du tableau de Nicolas de Staël que nous proposeront pendant la FIAC [Le Parc des Princes, estimé autour de 18 millions d’euros] à Paris et pas ailleurs.

Exposer à Paris des œuvres qui seront vendues ailleurs a-t-il du sens ?

Nous présentons dans nos salons cette semaine un Fernand Léger estimé de 8 à 12 millions de dollars qui sera vendu à New York le 13 novembre. Il peut y avoir une résonance avec la France, qui fournit par ailleurs selon les spécialités tout de même entre 25 et 30 % d’acheteurs, sans compter les collectionneurs européens qui viennent à Paris. Il y a eu le cas de la collection Rockefeller présentée ici avec des artistes français, même si je pense qu’il y a eu peu d’acheteurs français dans cette vente.

Quels changements pensez-vous apporter à la maison ?

Je suis arrivé le 22 juillet et c’est un peu tôt pour le dire. Christie’s, par son bâtiment et d’autres raisons, peu apparaître un peu froide, donc j’aimerais la rendre plus ouverte, susciter des vocations de jeunes collectionneurs, entre autres grâce aux réseaux sociaux, pour montrer que nous sommes un lieu ouvert à tous. La galerie Félix Vercel [qui fait l’angle avec la rue de Ponthieu] va être intégrée à Christie’s, ajoutant de la surface sur la rue et de la visibilité, tout près de la galerie Gagosian. Christie’s, numéro 1 mondial, communique sur les records pour séduire les vendeurs, mais cela peut aussi faire peur aux acheteurs. L’essentiel de notre activité n’est pas sur les tableaux à 150 millions. Nous devons arriver à toucher des populations plus jeunes.

AVEC LE BREXIT, PARIS A UNE CARTE À JOUER

Le Brexit peut-il être positif pour la place de Paris ?

Il est difficile de dire ce qui va se passer pour l’heure. Le Royaume-Uni peut aussi alléger les taxes pour attirer les ventes… Mais nous sentons que les collectionneurs qui disposent de plusieurs résidences en Europe planifient des transports d’œuvres avant le 31 octobre, il règne une certaine fébrilité. Paris a une carte à jouer. Nous avons une monnaie unique sur le continent européen ; un pôle de stabilité malgré les gilets jaunes ; les étrangers, dont les Asiatiques, aiment venir. Il pourrait y avoir des reports de ventes. Je note que nos équipes à Paris s’étoffent : pour des raisons familiales, deux personnes travaillant aux ventes privées d’art contemporain pour l’Europe chez Christie’s depuis Londres se sont relocalisées à Paris et sont basées chez nous depuis ce mois-ci. Ces décisions individuelles peuvent jouer un rôle pour le développement de nos activités de ventes privées à Paris.