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Danh Vo à Venise : « Le privilège d'installer les œuvres d'autres artistes, c'est qu'on apprend vraiment à les connaître »

L’artiste danois d’origine vietnamienne organise à Venise une exposition qui associe son travail à celui de deux créateurs largement reconnus de générations précédentes, Park Seo-Bo et Isamu Noguchi.

Selon Danh Vo, l’exposition de Venise dont il est le co-commissaire présente « trois générations différentes, trois médiums distincts ». Photo : Theo Christelis. © White Cube

« J’ai tendance à travailler un peu comme un kamikaze, les choses se passent in situ », affirme l’artiste dano-vietnamien Danh Vo à propos de la manifestation qu’il a conçue et présentant ses œuvres aux côtés de celles de Park Seo-Bo, connu comme le père du mouvement coréen Dansaekhwa, et du défunt sculpteur, architecte et designer américain Isamu Noguchi. Il est en effet le co-commissaire de cette exposition se déroulant à la Fondazione Querini Stampalia, avec la conservatrice du musée, Chiara Bertola. Interviewé depuis sa ferme de Güldenhof, située à 50 kilomètres au nord de Berlin, Danh Vo explique à The Art Newspaper cette association d’œuvres d’artistes de trois générations différentes et comment le chaos, plutôt que l’ordre, les unit.

The Art Newspaper : Comment est le projet de cette exposition ?

Danh Vo : Le privilège d’installer le travail d’autres artistes, c’est qu’on apprend vraiment à les connaître. En tant que visiteur, vous vous contentez de regarder les choses, mais lorsque vous [êtes le commissaire d’une exposition], vous ressentez tout le poids des œuvres. C’est une façon empirique de connaître les pièces, ce qui est un désir latent chez moi. C’est un privilège et c’est amusant. Il s’agit de trois générations différentes, de trois médiums distincts. Pour ce qui est de mon travail, je m’en tiens à la photographie – je m’effacerais si je montrais mes sculptures avec celles de Noguchi. Il n’y a donc que ces trois médiums très classiques. Ce qui est également très intéressant, c’est que la Fondation Querini Stampalia offre un incroyable patchwork d’époques et de styles, de la Venise antique à la période moderniste. Tant d’architectes différents sont intervenus, ce qui ajoute une autre dimension. Nous ne montrons que les Akari [sculptures lumineuses] de Noguchi et les peintures de Park sont très linéaires. C’est donc une façon de tester toutes ces œuvres, y compris les miennes, de voir comment elles ont survécu à travers le temps, et de les répartir sur l’ensemble de la Fondation Querini Stampalia, qui est un collage temporel. C’est un projet intéressant.

Isamu Noguchi, en 1979. © Mimi Jacobs. INFGM/ARS

Votre projet est donc de vous concentrer sur les Akari de Noguchi ?

L’exposition se veut presque comme une rétrospective de cet ensemble d’œuvres. J’aime toujours travailler avec les pièces d’autres artistes qui ont été négligées. Et Noguchi lui-même pensait qu’elles étaient mal comprises. Il a vendu son âme à [l’entreprise suisse de meubles] Vitra. Et puis Ikea est arrivé [avec un dérivé]. Les Akari ont donc été distribuées comme des lampes, et ce sont des lampes, mais elles sont bien plus que cela – c’est l’angle sous lequel je vois ces œuvres. Noguchi avait d’autres mentors, mais les deux que l’on peut percevoir dans les Akari sont Brancusi et Buckminster Fuller. Noguchi a été le premier à mettre une ampoule électrique dans une forme ancienne – c’est tout à fait à l’image de Buckminster Fuller. On peut donc voir à travers ces œuvres ces deux sources d’inspiration qui ont été très importantes pour Noguchi. Il est intéressant pour moi de prendre les Akari et de les présenter vraiment comme des sculptures.

LES AKARI SONT DES LAMPES, MAIS ELLES SONT BIEN PLUS QUE CELA

Ensemble des sculptures lumineuses Akari, de Noguchi. Photo : Ollie Hammick. © White Cube. ©INFGM/ARS

JE PENSAIS ÊTRE UNE PERSONNE CULTIVÉE ET INSTRUITE, MAIS JE NE CONNAIS PAS LE NOM DES PLANTES ET DES OISEAUX QUE JE VOIS CHAQUE MATIN DEVANT MA FENÊTRE

Et avec Park Seo-Bo, vous vous concentrerez sur ses peintures calligraphiques Écriture, une série debutée à la fin des années 1960.

Oui. Pour moi, elles sont un point de référence pour l’ensemble de l’œuvre de mon père [Phung Vo], qui consistait simplement à rédiger des écritures. Je pense que les peintures auront de l’allure car je vais les exposer avec des œuvres dans lesquelles mon père a écrit des noms de fleurs encore et encore.

Park Seo-Bo au travail. Photo : Hangil Lee

En ce qui concerne votre travail, vous présentez de nouvelles photographies. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect de l’exposition ?

Il s’agit d’un nouvel ensemble d’œuvres sur lesquelles j’ai travaillé et qui sont liées à mon intérêt pour cette rencontre fortuite avec le jardinage. Il s’agit de l’idée fondamentale de reconnaître ce que nous ignorons. Je pensais être une personne cultivée et instruite, mais je ne connais pas le nom des plantes et des oiseaux que je vois chaque matin devant ma fenêtre. Mes connaissances sont comparables à mon vietnamien de base. Je dois donc retourner sur les bancs de l’école.

Park Seo-Bo, Écriture No. 080831, 2008. Photo : Theo Christelis. © White Cube. © Park Seo-Bo

Quels sont, selon vous, les points communs qui vous unissent tous les trois en tant qu’artistes ?

Je recherche le chaos plutôt que l’ordre. Je ne cherche pas du sens, je cherche des possibilités. Parfois, les choses n’ont pas forcément de sens. Il s’agit donc plutôt de se demander comment donner un sens à ce chaos.

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« Danh Vo, Isamu Noguchi, Park Seo-Bo », du 20 avril au 27 novembre 2022, Fondation Querini Stampalia, Venise, Italie.