Interviews
Le monde de l'art face à la crise du Covid-19

Christophe Leribault : « Les musées doivent être un lieu de ressourcement »

The Art Newspaper Daily donne la parole aux dirigeants des institutions artistiques qui s’expriment sur leur organisation dans les circonstances particulières que nous vivons. Christophe Leribault est directeur du Petit Palais-Musée des beaux-arts de Paris.

Christophe Leribault. Photo : Pierre Antoine

Comment vivez-vous personnellement ce confinement ?

Si le Petit Palais est fermé, il m’occupe plus que jamais ! Rentrant à Paris la veille du confinement pour être proche du musée en cas de souci, je m’étais aventureusement pris à rêver aux romans russes que je pourrais enfin lire avant l’ouverture de notre rétrospective « Répine », ou aux notices et textes divers que je pourrais pour une fois rendre à temps... C’était une erreur d’appréciation totale et j’expérimente depuis l’exercice, très prenant, de la navigation à vue ! Je prends quotidiennement le chemin du musée pour veiller sur l’état des collections, faire la tournée des réserves, en lien avec les agents chargés de la sécurité du bâtiment. Même déserté, ce palais n’en est pas moins enchanteur, avec ce merveilleux jardin en son centre – que des canards sauvages viennent de coloniser, ce qui est plutôt bon signe ! Mais c’est un crève-cœur de ne plus le partager avec le public. Mon obsession du moment est donc d’essayer, avec les équipes du musée, de le faire vivre malgré tout.

Comment le Petit Palais-Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris s’est-il organisé ?

La conservation, les services administratifs, pédagogiques, la communication ou encore la régie des expositions se sont tous mobilisés pour rendre efficace le télétravail. Bien sûr, il a fallu adapter notre manière de travailler, et apprendre à manier les codes des réunions en ligne, tout en maîtrisant pour certains la gestion d’une vie familiale – les interventions inopinées des enfants à l’écran nous replongent très sainement dans la vie réelle ! Les projets continuent donc à avancer, les demandes de prêts comme les textes et les maquettes des catalogues. Nous travaillons également à distance avec nos partenaires extérieurs comme les architectes pour discuter des scénographies des prochaines expositions. Et nous anticipons la réouverture du musée afin d’être prêts pour garantir à notre public les meilleures conditions sanitaires possibles pour leur accueil. Pour d’autres fonctions, le télétravail n’est guère possible ; il faut toutefois veiller à ne laisser personnes sur le bord de la route : les équipes sont heureusement très solidaires et échangent beaucoup entre elles. Je vois d’ailleurs passer, entre deux courriels professionnels, des recettes de gâteaux familiaux, même si je n’ai pas réussi à m’y mettre de mon côté !

Œuvre de la Collection Prat : Eugène Delacroix, Cheval ruant. © Collection Prat

Quels dispositifs avez-vous mis ou allez-vous mettre en place pour rester en contact avec le public ?

Le Petit Palais est très présent sur les réseaux sociaux, et notre site Internet reçoit un flux très important de visiteurs. Nous avons complété nos ressources afin de proposer de nombreux contenus inédits, ludiques et instructifs adaptés à nos différents publics. Ainsi, peut-on visiter en 3D l’étage principal du musée, ou consulter les archives des expositions passées. Nous proposons également des jeux, des quiz, des activités famille et des vidéos autour de l’exposition de la Collection Prat qui attend de pouvoir être inaugurée. On peut ainsi écouter Louis-Antoine Prat nous parlant avec passion, chez lui, de son incroyable collection de dessins français.

Ajoutons que depuis janvier dernier, les images des œuvres du Petit Palais comme des autres musées de la Ville de Paris sont consultables et téléchargeables gratuitement pour tout usage sur le portail des collections de Paris Musées. Il faut absolument que les enseignants comme les élèves amenés en ce moment à produire de nombreux cours et exposés s’y approvisionnent en images haute définition. C’est l’aboutissement d’une longue croisade pour rendre accessibles nos collections, dont nous espérons qu’elle fera des émules parmi les grandes institutions françaises plus frileuses, alors que chez nos amis étrangers, du Nationalmuseum de Stockholm et du SMK de Copenhague à ceux du Getty Museum de Los Angeles ou du Metropolitan Museum of Art de New York, l’open content l’a emporté. Sur quels projets travaillez-vous pendant cette période ? Pas moins de vingt projets d’expositions jusqu’en 2023 ! Pour l’heure, l’urgence est d’avancer sur les douze premiers, et la complication est déjà de revoir leur calendrier précis... De « L’Âge d’or de la peinture danoise (1801-1864) », qui devait ouvrir cette semaine, aux grandes rétrospectives « Répine » ou « Boldini », au bouclage d’une exposition qui me tient à cœur sur Ambroise Vollard (et son successeur Henri Petiet), éditeur de Bonnard à Picasso, ou encore l’intervention dans les salles de l’artiste franco-néerlandaise. Mais au-delà des urgences à régler, je dois profiter de ce moment de recul pour m’atteler au nouveau « Projet scientifique et culturel » du Petit Palais pour les cinq ans à venir. Après un premier round de réorganisation du circuit de visite et de redéploiement des collections, il s’agit cette fois d’affiner leur présentation de façon plus accessible pour le public, avec le soin que l’on a peut-être davantage accordé ici aux expositions temporaires qu’aux collections permanentes. Plus que jamais, le musée doit être accueillant et s’ouvrir aux amateurs comme aux néophytes. Mais pour l’heure, l’adaptation des programmes d’activités et les mesures à prendre en amont de la réouverture pour organiser au mieux tant l’accueil du public que la sécurité des personnels sont nos préoccupations majeures.

Jardin du Petit Palais-Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Photo : Benoît Fougeirol

Cette crise va-t-elle changer votre façon de travailler à l’avenir ?

Les incertitudes budgétaires et celles liées à la durée de la crise amèneront bien sûr à revoir certaines façons de travailler et de présenter les œuvres. La dimension écologique était déjà inscrite parmi les objectifs prioritaires pour réduire la consommation de matériaux et d’énergie dans le bâtiment et dans nos scénographies. L’aspect sanitaire va s’imposer comme une contrainte supplémentaire, à penser en amont des projets pour que le public puisse parcourir sans risque les salles. Nous nous attacherons de même à développer l’appropriation virtuelle des collections en accordant plus de soin aux projets en ligne. Il faudra certainement veiller davantage à leur cohérence et leur accessibilité afin qu’ils s’adaptent à tous les publics et de façon plus interactive. Rien ne remplacera néanmoins la relation directe avec les œuvres d’art qui est dans la nature même des musées. Pour être réussie, cette rencontre ne peut se faire au milieu d’un flot touristique incontrôlé. Ceci ne suppose pas un repli élitiste pour juste quelques esthètes. En renonçant à la course aux blockbusters, le Petit Palais n’a finalement jamais rencontré autant de succès que ces dernières années. Il faut arriver à trouver un juste dosage entre les espaces et les horaires pour sauver le confort de la visite. En ces temps troublés, les musées doivent être un lieu de ressourcement et la visite un moment d’exception. La course à la fréquentation doit laisser place à celle à la satisfaction ; cette attention envers les œuvres et les visiteurs va nécessiter une attention sans relâche. C’est le vrai défi.

www.petitpalais.paris.fr