Interviews
Patrimoine

«Avec 50 ans de recul, la place de Supports/Surfaces est incontournable»

Jean­ Claude Gandur a réuni quelque 3 200 œuvres et objets au sein de sa Fondation, de l’archéologie à l’art contemporain africain. Entretien avec un collectionneur aussi raisonné que boulimique.

Jean-Claude Gandur © point-of-views.ch

D’où vient votre appétit pour autant de domaines ?

À un moment, j’ai l’impression d’avoir un peu fait le tour. En archéologie, trouver des objets de qualité ayant une bonne provenance devient un exploit. Il y a vingt ans, je pouvais acheter quarante ou cinquante objets par an. Aujourd’hui, si j’en acquiers cinq acceptables pour une collection comme la mienne, je suis content ! Cette raréfaction fait que je me suis intéressé à l’ethnologie, aux pièces océaniennes ou précolombiennes… Il y a aussi des opportunités. Si je constate qu’une période est délaissée par le marché, je me concentre dessus, jusqu’à ce que ce dernier se réveille – et que je l’abandonne. Être sans cesse à contre-courant m’a permis de constituer des collections très importantes. Je ne vais pas m’entêter à acheter aujourd’hui Alberto Burri ou Pierre Soulages. On me riait au nez quand j’achetais Soulages… C’est devenu la folie furieuse. Celui qui s’est vendu chez Tajan fin novembre [record mondial] est un très bon tableau, mais pas un chef ­d’œuvre !

Après l’abstraction des années 1950, vous semblez avancer chronologiquement…

Je suis passé au Nouveau Réalisme, à la figuration narrative, puis suis arrivé au dernier mouvement constitué européen, Supports/Surfaces. Depuis que j’ai commencé à m’y intéresser, les prix ont déjà été multipliés par quatre ! Je vais rapidement passer à autre chose. Je n’en retire rien, car les œuvres appartiennent à la Fondation et sont inaliénables.

Artgenève accueille cette année un focus sur Supports/ Surfaces composé d’œuvres de votre collection. Qu’allez-vous montrer ?

Supports/Surfaces bénéficie d’une belle résonance avec ce Salon. Sur environ soixante­ dix œuvres de notre collection, nous en montrerons treize en 3D ou des toiles, certaines très grandes, de Viallat, Pagès, Cane, Bioulès, Dolla, Devade, Saytour et Valensi. Je sais qu’elles sont devenues incontournables dans l’histoire, car nous avons cinquante ans de recul. C’est un art très radical, je suis impatient du regard des visiteurs.

Bernard Pagès, L’Étendoir, 1968, branches, étendoir à linge, fil de fer, support en bois. © Bernard Pagès et Fondation Gandur pour l’art, Genève. Photo André Morin.

Être sans cesse à contre-courant m’a permis de constituer des collections très importantes. Je ne vais pas m’entêter à acheter aujourd’hui Alberto Burri ou Pierre Soulages.

Vous êtes un gros prêteur d’œuvres pour les expositions…

Nous mettons en ligne de plus en plus d’objets, ce qui permet aux musées de venir faire du shopping. Plus nous en publions, plus nous prêtons, entre trente et quarante pièces par an. L’exposition « Histoire de l’art cherche personnages » [jusqu’au 2 février 2020] au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux – revenu à des expositions pointues comme il y a vingt ans – a beaucoup de succès. Sur Instagram, j’ai constaté que la salle Monory a médusé les visiteurs ! 2020 sera une année très chargée. Outre art­ genève, toujours en janvier, le musée des Beaux-­Arts de Rouen accueille six œuvres de Simon Hantaï au sein d’une salle dédiée à l’artiste. En mai, le Mémorial de Caen présentera «La Libération de la peinture, 1945­1962 », une exposition sur les peintres européens à la fin et au lendemain de la guerre réunissant environ soixante quinze tableaux, notamment de Jean­-Michel Atlan, Jean Fautrier et un important Soulages évoquant une barrière brisée. 100 % de l’exposition provient de notre collection, dont deux conservateurs sont les commissaires. Enfin, il y aura une exposition sur Bacchus – avec d’autres institutions – à la Maison du vin à Bordeaux. Pour ces quatre expositions, nous prêtons en tout près de deux cent cinquante œuvres, ce qui est beaucoup pour une petite Fondation.

Vous vous intéressez de plus en plus à l’art contemporain africain.

J’ai effectué toute ma carrière [dans le pétrole] en Afrique. J’achète des œuvres de nombreux artistes, que ce soit du Kenya, d’Ouganda, d’Afrique du Sud, du Niger, du Mali, etc. Il y a une multitude d’écoles, qui témoignent d’un renouveau. L’emploi de la couleur, l’autodérision donnent des images rafraîchissantes et très différentes de ce qui se fait en Occident. J’ai voulu acheter des œuvres lors de la dernière vente de Piasa [Paris], mais les prix ont explosé. Alors, j’ai laissé passer.

De quelle façon intervenez-vous dans le cadre de la réhabilitation de l’île Seguin, à Boulogne ?

Ce très beau projet culturel représente un investissement, comme d’autres que j’ai faits à Paris. De même que pour Beaupassage, dans le 7e arrondissement, nous sommes les financiers du projet, porté par le promoteur Emerige. Il y aura un lieu d’exposition d’environ 5 000 m2, mais qui ne m’est pas destiné. Je ne vais pas présenter mes œuvres dans une ville qui compte un musée tous les 300 mètres.

Cherchez-vous un lieu pour créer un musée ?

Je ne veux pas que cette collection, abritée par une fondation, soit en déshérence. Je souhaite créer un Fine Arts Museum, doté de plusieurs départements. Un lieu vivant avec des ateliers d’artistes, de la musique, des animations. Je parcours le monde pour trouver le bon modèle, qui dépasse le musée traditionnel et prenne largement en compte les enfants, qui, souvent, attirent ensuite toute la famille au musée. Je suis en discussion avec plusieurs villes en France. Je prends appui sur un questionnaire qui me permet d’en savoir plus sur l’environnement de tel ou tel site, les transports, les ambitions culturelles de la municipalité, le plan de développement, le bassin démographique, la part du tourisme, la présence ou non d’une université. Grâce à ce portrait de chaque ville, je pourrai décider. Il faut une municipalité qui porte un vrai projet culturel, un peu comme l’ont fait Montpellier ou Lille. Je cherche des villes proposant une offre différente. Ma spécialité,la peinture de l’après-­guerre, est assez peu représentée en France, à l’exception du Centre Pompidou à Paris et du MAM [musée d’Art moderne de Paris]. Il y a des choses à Dijon, Lyon, Nantes ou Angers, mais c’est limité.

Quant à l’architecture, j’admire les architectes japonais et leur sens de l’intégration et du minimalisme, ce qui a été fait pour la Fondation Beyeler ou pour le Louvre-Lens. Je souhaite organiser un concours ouvert aux jeunes architectes (entre 28 et 40 ans), qui n’ont pas encore gagné de prix et ont besoin d’une chance. J’ai participé au choix de l’architecte pour le futur bâtiment du Mudac [musée de Design et d’Arts appliqués contemporains] et du musée de l’Élysée à Lausanne, confié à un cabinet inconnu. Cela change aussi le prix ! Je veux res­ ter autonome et ne demande rien d’autre à la municipalité qui m’ac­ cueillera qu’un terrain à acheter. J’aimerais pouvoir annoncer le choix de la ville à la fin de l’année.