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Alfred Pacquement : « J'ai titré ce parcours “Histoires naturelles” pour l'élargir sur l'imaginaire de l'art »

Tous les ans, Art Paris propose à un critique ou commissaire d’exposition de porter un regard sur la scène française à partir d’un choix d’artistes exposés par les galeries de la foire. Cette année, Alfred Pacquement, ancien directeur du musée national d’art moderne / Centre Pompidou, propose « Histoires naturelles. Un regard sur la scène française ». Il expose son projet.

Alfred Pacquement. Crédit photo : Tadzio

Pour la première fois, vous collaborez avec une foire, Art Paris, ce qui constitue une nouveauté pour vous. Comment s’est fait ce cheminement ?

J’ai toujours été du côté du service public, et non du commerce de l’art. Je n’ai plus la charge d’un musée national et, en effet, pour la première fois, j’ai été convaincu par le dynamique directeur d’Art Paris, Guillaume Piens, de répondre à sa demande. Ce qui m’a plu dans cette démarche, c’est qu’il s’agit d’une façon de mettre en valeur des artistes de la scène française. Je retrouvais des objectifs que j’avais pu mettre en place avec le prix Marcel-Duchamp et une visibilité des artistes actifs dans l’Hexagone au sein du Centre Pompidou. Elle est pour moi une façon de pointer du doigt un certain nombre de démarches d’artistes que j’apprécie ou que j’ai pratiquement découvert pour l’occasion, des créateurs de générations différentes.

« SE CONCENTRER SUR LA SCÈNE FRANÇAISE ÉTAIT QUELQUE CHOSE DE STIMULANT POUR MOI »

La proposition rencontrera certainement un public assez vaste, et ce sera une façon d’aider les visiteurs à s’y retrouver dans cette abondance d’œuvres dans la foire, celles-ci étant des événements incontestablement culturels autant que des événements commerciaux. C’est une façon de dire qu’il y a tel ou tel artiste qui répond à une thématique que j’ai choisie et qui témoigne de la qualité de la scène française toutes générations confondues. C’était un défi intéressant à relever.

Cette question de la défense de la scène française est en effet centrale dans ce commissariat.

L’on m’a proposé d’identifier une dynamique. En effet, l’exigence n’était pas de choisir qu’une seule génération d’artistes, en particulier émergents, mais aussi de plus historiques. Se concentrer sur la scène française était quelque chose de stimulant pour moi, à savoir donner une visibilité à des artistes qui sont souvent déjà bien identifiés en France, mais qui ne le sont pas toujours suffisamment à l’international. Nous sommes de ce point de vue dans une phase positive depuis quelque temps, aussi bien au niveau des institutions que de la dynamique du marché avec aussi l’arrivée de galeries étrangères à Paris. Je suis évidemment depuis pas mal de temps un acteur et un observateur de ce qui se passe en France. Pendant de longues périodes, j’ai été troublé par l’ignorance dans laquelle étaient tenus, sur le plan international, des artistes que nous estimions beaucoup. Je pense que cela change incontestablement pour la jeune génération, mais aussi pour des artistes plus historiques comme par exemple François Morellet. Il a toujours eu une audience internationale, mais celle-ci s’est développée incontestablement depuis 10 ou 15 ans. De même pour un artiste comme Martin Barré. Nous sommes dans une phase ascendante qui ne fait que confirmer l’intérêt pour moi de participer à ce mouvement général.

« ART PARIS PARTICIPE À CE DISPOSITIF GÉNÉRAL DE CONNAISSANCE DE L’ART CONTEMPORAIN »

Gilles Aillaud, Coatis jaunes, 1982, huile sur toile, 130×195 cm. Courtesy Loevenbruck

Proposer ce parcours est-ce aussi une forme de soutien au travail que font les galeries pour faire émerger des artistes et les soutenir en France et à l’étranger ?

Oui, tout à fait. Je porte beaucoup d’attention au travail des galeries qui sont dans cette chaîne de soutien, depuis l’atelier de l’artiste jusqu’à la grande rétrospective dans un musée. Leur rôle est très important. Elles sont attachées à diffuser une œuvre de façon continue, la promouvoir auprès des collectionneurs, des musées, au-delà de leur cercle local. Les artistes ont besoin des galeries, incontestablement. Elles sont liées au phénomène relativement récent des foires qui ont pris la place des salons d’il y a 50 ans, un moment où on identifiait les artistes et voyait leurs derniers travaux. Aujourd’hui, au-delà de leur aspect commercial, les foires sont des événements qui informent, qui offrent un brassage. Art Paris, qui a d’ailleurs progressé en qualité, participe à ce dispositif général, qui nous importe tous, de connaissance de l’art contemporain. Je n’aurai pas accepté cette invitation lorsque j’avais la charge d’une institution nationale, mais aujourd’hui ma position est différente. Ce projet entre dans mon état d’esprit de toujours de soutien à des artistes et, en annexe, aux galeries qui les défendent.

Pour ce parcours, vous avez choisi le thème de la nature. Pourquoi ?

Je me suis un peu surpris moi-même en choisissant ce thème parce qu’il n’est pas un domaine dans lequel je me suis particulièrement investi. Mais ce thème éternel de l’art a une actualité qu’il n’avait peut-être pas il y a 10 ou 20 ans.

« CE N’EST PAS SEULEMENT LA REPRÉSENTATION DE LA NATURE, MAIS AUSSI CONDUIRE UN TRAVAIL DE RÉFLEXION »

J’ai titré ce parcours « Histoires naturelles » pour l’élargir. Ce n’est pas seulement la représentation de la nature, mais aussi conduire un travail de réflexion et insister sur l’imaginaire de l’art. J’ai sélectionné 20 artistes mais j’aurais pu en choisir beaucoup d’autres. C’est un thème rassembleur et j’espère assez stimulant pour le visiteur. Il y a des artistes que je connaissais depuis très longtemps, d’autres beaucoup moins, qui me sont apparus comme pertinents par rapport à ce thème. Des peintres décédés me paraissaient évidents, comme Gilles Aillaud, qui a une œuvre tout à fait passionnante. Il est disparu il y a longtemps, mais son travail méritait absolument de mon point de vue d’être associé à ce projet. Cependant, une majorité d’artistes est en milieu de carrière.

« UNE MAJORITÉ D’ARTISTES EST EN MILIEU DE CARRIÈRE »

Marinette Cueco, CRAMBE MARATIMA - chou marin, 2008, herbier, 45×128 cm. Courtesy Galerie Univer / Colette Colla

Dans ce parcours, vous avez identifié trois axes : le rapport de l’homme à l’animal; collecter et inventorier; et la question de l’émerveillement. Comment se sont-ils dégagés ?

En fait, ils sont apparus de façon évidente en regardant les œuvres et les propositions des galeries. L’animal est une thématique qui, pour certains, entrait dans leur univers, pour d’autres, c’était le végétal. Il y a cette tradition de l’herbier, de l’inventaire, qui vient des botanistes. Elle se retrouve chez un certain nombre d’artistes, qui en font quelque chose de très personnel. J’ai ainsi regardé de beaucoup plus près à cette occasion l’œuvre de Marinette Cueco qui est très émouvante. Elle travaille avec ce matériau en lui donnant une grande sensibilité visuelle. Parmi ces trois thématiques, cette notion d’émerveillement est intégrante à notre rapport à l’œuvre d’art. Et il se trouve que dans un certain nombre de cas, c’est vraiment ce qui domine dans la façon dont l’artiste aborde en l’occurrence ce sujet.

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« Histoires naturelles. Un regard sur la scène française », Art Paris, du 7 au 10 avril 2022 [vernissage (sur invitation) le 6 avril de 11h à 21h], Grand Palais Éphémère, Plateau Joffre, 75007 Paris.

LISTE DES ARTISTES SÉLECTIONNÉS

Etel Adnan (1925-2021), Galerie Lelong & Co.

Gilles Aillaud (1928-2005), Loevenbruck Dove Allouche (1972), gb agency

Carole Benzaken (1964), Galerie Nathalie Obadia

Damien Cabanes (1959), Galerie Eric Dupont

Philippe Cognée (1957),Templon

Johan Creten (1963), Perrotin

Marinette Cueco (1934), Galerie Univer / Colette Colla

Hugo Deverchère (1988), Dumonteil Contemporary

Edi Dubien (1963), Galerie Alain Gutharc

Eva Jospin (1975), Galerie Suzanne Tarasiève

Jacqueline Lamba (1910-1993), Galerie Pauline Pavec

Guillaume Leblon (1971), Galerie Nathalie Obadia

Jean-Michel Othoniel (1964), Perrotin

Anne & Patrick Poirier (1941 et 1942), Galerie Mitterrand

Eric Poitevin (1961), Dilecta

Armelle de Sainte Marie (1968), Galerie Jean Fournier

Barthélémy Toguo (1967), Galerie Lelong & Co.

Tursic & Mille (1974), Galerie Max Hetzler

Justin Weiler (1990), Paris-B