Institution privée atypique, le Mima, à Bruxelles, défend une vision critique et ludique de la société et se singularise par le refus de son obsolescence.

Le Millennium Iconoclast Museum of Art (Mima) est un projet privé de musée citoyen conçu par quatre Bruxellois poussés par l’envie de promouvoir une création contemporaine transversale – c’est le sens qu’ils donnent au mot « iconoclaste ». Ses fondateurs sont le couple d’entrepreneurs culturels Michel et Florence de Launoit, Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt, commissaires d’exposition indépendants qui dirigent également la galerie Alice.

Vue du Mima D.R.

Le Mima est installé dans l’écrin d’un patrimoine industriel, les anciennes brasseries Bellevue, au bord du canal maritime. Il est apparu dans un contexte particulier, puisque son inauguration a été reportée d’un mois en raison des attentats de mars 2016 à Bruxelles. Le bâtiment étant situé à la lisière de Molenbeek, son ouverture a été saluée comme une heureuse nouvelle, tant pour cette commune que, globalement, pour la capitale belge. Il a suscité un tel effet de curiosité que le week-end de vernissage a attiré 4 000 personnes, soit 12% de l’objectif annuel. C’était en quelque sorte un geste citoyen que d’aller découvrir cette nouvelle institution, dont l’exposition inaugurale était intitulée, presque avec prémonition, « City Lights ». Le bouche à oreille ayant fait son office, le musée a ainsi été lancé presque à son corps défendant. Le succès ne s’est pas démenti depuis, même si l’économie du projet demeure relativement précaire.

Le programme

La programmation atypique du lieu a évidemment fait sa renommée, notamment auprès de la génération des 20 à 35 ans. Relayée par les réseaux sociaux, elle est à la fois transversale, globale et largement internationale. Elle s’articule principalement autour d’expositions collectives, six sur les huit organisées en quatre ans d’existence; les deux solos ont été respectivement dédiés à Boris Tellegen et Akay & Olabo. Avec son passé de « créateurs d’installations illégales et d’actes de vandalisme artistique dans des lieux publics », le duo symbolise une part des objectifs du musée : donner une visibilité à cet aspect de la création contemporaine resté en marge du système officiel et que seule une institution privée peut mettre en perspective. Une lecture politique des choses irrigue constamment le propos des initiateurs du Mima, qu’ils conçoivent comme « un récit collectif, autour de travaux éclectiques au langage accessible et direct ».

Franchir les portes de ce lieu, c’est presque à coup sûr se retrouver devant une déferlante d’images, de formes et de couleurs, parfois amplifiées par du son ou des projections, à l’instar des deux dernières expositions, « Obsessions » et « ZOO ». La première approfondissait les relations actuelles entre l’art dit « brut » et la création contemporaine. La seconde explore la part anthropomorphe de l’œuvre d’une douzaine d’artistes influencés par l’héritage et l’imagerie de la culture populaire, comme le dessin animé, la bande dessinée et le graphisme. Peintures murales, environnements picturaux, mobiliers-sculptures transforment les trois étages du bâtiment en un parcours de découvertes hétérogènes. Ce lien avec l’art urbain constitue l’ADN du Mima, qui prend garde, cependant, grâce à sa programmation transversale, de ne pas s’y laisser enfermer.

le lien avec l’art urbain constitue l’adn du Mima qui prend garde, cependant, grâce à sa programmation transversale, de ne pas s’y laisser enfermer.

Les opportunités que suscite le lieu et la réflexion des artistes à son propos permettent d’éviter cet écueil : « Le décloisonnement se trouve dans le pedigree et la démarche des artistes », explique Raphaël Cruyt. « Nous établissons toujours une vraie discussion avec les artistes à propos de la perception de leur travail par le public. Il s’ensuit parfois une nouvelle perception de notre part également », poursuit-il.

Pour la plupart des expositions collectives organisées (deux par an), le choix des artistes repose sur deux critères : d’une part, provenir d’horizons variés et avoir un usage courant de la thématique concernée; d’autre part, assurer la complémentarité des parcours respectifs de chacun afin d’offrir un panorama représentatif des préoccupations des autres. Cette sélection d’artistes hors des sentiers battus mêle personnalités issues de l’univers des galeries, mais également du graphisme, de l’illustration, du graffiti, du tatouage ou du skate-board.

Un rapport au public privilégié

Le rapport au(x) public(s) est essentiel pour cette structure (la billetterie représente 45% du financement global), notamment dans sa stratégie pédagogique, que Raphaël Cruyt ne craint pas de comparer à la « gamification du savoir » propre aux jeux vidéo : « un début de partie facile et une complexité croissante au fil du jeu ». Comme partout, mais ici peut-être plus qu’ailleurs, car de nombreuses œuvres ont un contenu politique sous-jacent, la lecture des expositions s’opère à plusieurs niveaux. Cela commence par une « présentation des travaux au langage accessible pour un large public qui peut ensuite, s’il le désire, s’ouvrir à une lecture plus complexe du thème et des enjeux de société abordés par l’artiste ou le musée ». L’objectif est d’atteindre « le public le plus large possible pour espérer avoir un impact, même infime, sur la société », affirme Raphaël Cruyt dans le Manifeste qu’il vient de publier. Il n’hésite pas à écrire « qu’une exposition destinée aux aficionados et aux professionnels de la culture n’a pas de sens pour le Mima ». On ne peut être plus clair.

La fin récemment planifiée de l’aventure pour 2026, soit au terme de dix ans d’activité, a encore amplifié la volonté des promoteurs du lieu d’afficher leur singularité et de concevoir une programmation toujours plus structurée. Depuis le début de la saison 2019-2020, celle-ci se décline désormais en chapitres successifs – il devrait y en avoir une vingtaine au total –, correspondant chacun à une exposition. L’actuelle manifestation « ZOO », à laquelle succédera « Fictions » qui en est le complément, est ainsi le huitième chapitre de cette épopée visuelle hors du commun. Les autres restent à écrire, jusqu’aux thématiques finales qui seront en lien avec les notions de mise à mort ou d’héritage. Ce dernier point concerne également la collection du Mima, qui compte à ce jour une centaine d’œuvres et dont le budget d’acquisition est extérieur à la structure. Si elle n’a encore jamais été exposée dans son intégralité, certaines de ses pièces alimentent les manifestations temporaires.

Quoi qu’il en soit, les amples thématiques de l’anthropocène et de l’écologie irriguent cette programmation qui s’apparente désormais à une « partition écrite par le Mima, une mélodie commencée en 2016 et qui se terminera en 2026 », précise Raphaël Cruyt, toujours dans son Manifeste.

«ZOO», 31 janvier - 30 août 2020, Mima Museum, 39-41,quai du Hainaut, 1080 Molenbeek-Saint-Jean, Bruxelles. (avec Ryan Travis Christian, Pablo Dalas, Finsta, Steven Harrington, Laurent Impeduglia, Todd James, Rhys Lee, Russell Maurice, Piet Parra, Martì Sawe, Egle Zvirblyte)