© Maya Ines Touam & Thomas Echegut

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Perspectives

Les identités blessées de la diaspora algérienne

De nombreux artistes issus de la diaspora explorent les blessures résultant d’une histoire mouvementée. Leurs travaux rejoignent souvent les préoccupations des artistes algériens, qui manquent de visibilité internationale.

La récente polémique liée à l’annulation du Pavillon algérien à la Biennale de Venise a fait apparaître un clivage insoupçonné entre artistes de la diaspora et créateurs locaux. Qualifiés de « non-événement » par Nadira Laggoune, directrice du musée d’Art moderne et contemporain d’Alger, ces tirs croisés qui ont enflammé certains réseaux sociaux révèlent peut-être des fractures profondes entre ceux qui bénéficient d’une visibilité à l’échelle mondiale et ceux qui peinent, pour des raisons culturelles et économiques, à s’engager dans une carrière pérenne. « En Algérie, les lieux de diffusion (galeries et espaces alternatifs) sont pratiquement inexistants », reconnaît Hellal Mahmoud Zoubir, commissaire de l’exposition « Time to Shine Bright », qui se tient à Venise durant la Biennale. L’artiste algérienne Amina Menia, travaillant de part et d’autre de la Méditerranée sur les lieux de mémoire, confirme que, « de façon générale, l’accès restreint à l’information, le manque de moyens et de références, la difficulté à se déplacer rendent pénible le travail de l’artiste localement ». Qualifiée par l’historienne d’art Malika Dorbani-Bouabdellah de « Hirak artistique » (mouvement de contestation pacifique), la manifestation vénitienne, organisée grâce à des fonds privés, aura révélé au grand jour les blessures que partagent nombre d’artistes de la diaspora. Mais, face à des histoires personnelles très différentes, ne faudrait-il pas plutôt parler de diasporas, au pluriel, tant il est difficile de mettre sur un pied d’égalité les artistes nés en Europe, dont les parents ont le plus souvent quitté le pays après la guerre d’Indépendance ou durant la décennie noire, et les artistes nés en Algérie et ayant émigré en France souvent pour achever leurs études ? Autant de destins singuliers qui, à eux seuls, racontent une histoire faite bien souvent de sacrifices, de renoncements, ainsi que de violences et de renaissances. Tel est d’ailleurs le sens premier du terme « diaspora », qui exprime à la fois les idées de déracinement, de dissémination et d’ensemencement. L’exil et le royaume, dont parlait peut-être déjà à l’époque coloniale Albert Camus, un écrivain tiraillé entre plusieurs appartenances…

Blessures intimes et partagées

Loin de s’opposer, les recherches plastiques des artistes de la diaspora et celles des artistes locaux se rejoignent souvent. Leur histoire est la même, leurs expériences se recoupent en de multiples points. À propos de l’Algérie, l’artiste russo-algérienne vivant en France Louisa Babari évoque « un pays de réserve, un socle commun d’appartenances qui fait que, de part et d’autre de la Méditerranée, nous sommes algériens ». Le pays, que l’on nommait dans l’Antiquité l’Afrique romaine, repose sur différentes strates de civilisations, parfois occultées par l’histoire officielle. « L’Algérie, ajoute Louisa Babari, a été un laboratoire de la modernité bien avant l’époque coloniale », comme en témoignent selon elle les structures modernes d’Alger. Dans ses différents travaux, Amina Menia interroge, à partir d’archives et de cartes, la mémoire urbaine de villes comme Marseille ou Alger. La démarche archéologique qui est la sienne l’incite, par exemple, à s’intéresser, dans la série photographique Chrysanthèmes datant de 2009, aux stèles commémoratives et aux monuments dédiés aux martyrs. Sa participation à l’exposition collective « Anarchéologie », organisée en 2017 par le Centre Pompidou, à Paris, entérine une recherche engagée il y a quinze ans.

Maya Inès Touam, série Révéler l’étoffe, Amel Paris, 2017, photographie. © Maya Ines Touam & Thomas Echegut

Documents bruts, archives liées tant à l’histoire coloniale que familiale : nombreux sont les matériaux convoqués par les artistes pour retisser la trame d’une histoire personnelle souvent fracturée. Ainsi, le livre qui accompagnait en 2018 l’exposition de Kader Attia au MAC VAL, « Les racines poussent aussi dans le béton », s’ouvre sur une photographie personnelle de l’artiste montrant « le clan Attia » immortalisé en 1963 dans un douar des Aurès : « Voici mes racines », y écrivait en préambule celui qui entend décoloniser les arts et réparer les blessures de l’époque coloniale. De la même façon, lorsqu’elle s’intéresse au raï ou aux sources orientales des fables de Jean de La Fontaine dans la série Stream of Stories, Katia Kameli entend dévoiler toute la richesse enfouie d’une société algérienne fréquemment coupée de ses racines : « Le raï, commente-t-elle à propos de sa vidéo Ya Rayi (2017), est une musique hybride qui se nourrit de plusieurs chants. C’est de la réinterprétation permanente. »

Bien entendu, les thématiques de l’exil et du déracinement, mais aussi de la disparition, liées à l’histoire postcoloniale ou à la décennie noire 1990, hantent la plupart des œuvres créées de part et d’autre de la Méditerranée. Mais là où ceux de la diaspora voient leurs travaux tendre généralement vers un aspect universel ou métaphorique, les artistes algériens continuent de se confronter au réel dans toute sa rugosité. Nadira Laggoune l’explique notamment, malgré un monde marqué aujourd’hui par l’essor des réseaux sociaux et des nouvelles technologies, par la différence de culture visuelle : « En Algérie, explique-t-elle, les artistes ne regardent pas le réel de la même manière. Ils ont reçu une culture de l’image différente. » Dans son travail vidéo, l’artiste franco-algérienne Zineb Sedira, qui vit à Londres, témoigne en particulier des incompréhensions mutuelles qui séparent les générations. Celle qui aime se définir comme une « gardienne de mémoire » décrit poétiquement les blessures de l’exil dans un langage visuel universel.

Zoulikha Bouabdellah, Envers Endroit géométrique – Odalisques, 2016, collage, affichés découpées au laser, montées sur mousse. Courtesy de l’artiste et GVCC

A contrario, un photographe tel qu’Abdo Shanan, du Collectif 220, de père soudanais et de mère algérienne, ayant étudié en Libye, documente au plus près du réel les conséquences des vagues migratoires contemporaines. Ainsi en va-t-il également du traitement réservé aux questions du terrorisme et des violences urbaines par des artistes aussi différents qu’Adel Abdessemed, né à Constantine et résidant aujourd’hui à Paris, ou de plus jeunes Algériens comme Adel Bentounsi, Fouad Bouatba, s’intéressant au phénomène de la harga (émigration clandestine de ceux qui brûlent leurs papiers), ou Sofiane Zouggar. Le premier semble avoir un goût immodéré pour la subversion, ce qu’illustre l’installation vidéo Printemps, qui montrait en 2013, lors des Printemps arabes, des poulets prenant feu. Plus réfléchies peut-être, les installations de Sofiane Zouggar cherchent moins à heurter le regard du spectateur qu’à l’inclure dans un dispositif de pensée susceptible davantage de le questionner que de le provoquer, à l’image du projet mené en 2018, The Memory of Violence, consacré à la décennie noire.

Images de soi

L’orientalisme, tant pictural que photographique, aura fixé pour plusieurs décennies l’image que les artistes algériens et, plus généralement, tous les artistes extra-européens, pouvaient avoir d’eux-mêmes. Nombreux sont aujourd’hui ceux, et notamment celles, à interroger ce répertoire iconographique qui appartient aussi, paradoxalement, à leur patrimoine culturel. C’est ce que revendique l’artiste franco-algérienne Zoulikha Bouabdellah, qui, à travers ses dessins et collages aux titres évocateurs, tel Envers endroit géométrique Odalisques (2016), revivifie les différentes traditions qui la traversent : « Je ne cherche pas à déconstruire quoi que ce soit, précise-t elle. L’orientalisme fait partie de notre histoire. » De même, Halida Boughriet représente, dans sa série photographique Mémoire dans l’oubli de 2012, d’anciennes moudjahidate (combattantes pour l’indépendance) allongées sur des banquettes comme dans les clichés orientalistes.

l’appartenance plus ou moins proche à la communauté algérienne, dont les identités, pour multiples qu’elles soient, restent collectives et partagées, incite les artistes contemporains à explorer des territoires inédits

De fait, qu’elles vivent ou non en Algérie, les artistes contemporaines sont au croisement de plusieurs traditions visuelles conférant à leur travail une hybridité certaine. En témoigne, par exemple, la série Ready Made à laquelle travaille actuellement Maya Inès Touam, qui fait se rejoindre la tradition flamande de la nature morte et l’iconographie du pop art. Pour autant, Nadira Laggoune met en garde contre une tentation de la diaspora à succomber parfois « à une attente qui existe en Europe de parler de religion et de traditions en les représentant avec exotisme ». Et d’ajouter : « En Algérie aussi, nous avons un orientalisme du dedans ! »

De nouveaux territoires à explorer

L’appartenance plus ou moins proche à la communauté algérienne, dont les identités, pour multiples qu’elles soient, restent collectives et partagées, incite enfin les artistes contemporains à explorer des territoires inédits. Il en est ainsi d’abord des territoires en marge des sociétés dans lesquelles ils évoluent, comme l’accomplissent les portraits de groupe réalisés par Halida Boughriet ou Mohamed Bourouissa : Les Absents du décor (2018), Exil des anges (2019) ou la mythique série Périphérique (2005-2009)de Mohamed Bourouissa. En créant à Paris la colonie, un espace d’échanges destiné à panser les blessures de l’histoire postcoloniale, Kader Attia entend aussi donner voix et corps à des individualités le plus souvent exclues des espaces d’art contemporain. Mais sans doute est-ce l’inquiétante étrangeté des dessins de Massinissa Selmani, né en Algérie en 1980 et résidant aujourd’hui à Tours, qui représente le mieux, à travers une indécision spatio-temporelle, cet entre-deux déstabilisant, ce sentiment tenace de déséquilibre que connaissent tous ceux dont l’histoire est marquée par l’exil et la séparation.

Kader Attia, vue de l’exposition «Les racines poussent aussi dans le béton», MAC VAL, Vitry-sur-Seine, 2018. Au premier plan : extrait du film Pépé le Moko (Julien Duvivier, 1937); au fond : Kader Attia, Untitled (couscous), 2009, semoule de blé dur, collection Frac Centre-Val de Loire. Photo Aurélien Mole - D.R.

À ces territoires mouvants ou marginalisés s’ajoutent peut-être les nouveaux domaines de l’intime que beaucoup entreprennent de conquérir. En première ligne se trouvent les artistes femmes, qui entendent non seulement rompre avec les stéréotypes orientalistes, mais surtout gagner de nouvelles libertés. « Pour moi, le féminin est un sujet en soi qu’il faut interroger. Il y a le féminin sexy, lesbien, le féminin qui s’ignore, le féminin machiste, le féminin féministe, le féminin fragile ou puissant », précise Zoulikha Bouabdellah, qui participe en ce moment à la première Biennale d’art contemporain de Rabat. Sous la houlette d’Abdelkader Damani, cette manifestation 100% féminine compte d’autres artistes algériennes, telles Nadia Benbouta, Bahïa Bencheikh-El-Fegoun ou Fella Tamzali Tahari, dont les portraits montrent souvent les empêchements auxquels les femmes peuvent encore être soumises. « La seule histoire possible, écrivait en 2009 Halida Boughriet, est l’histoire contemporaine. »

Histoire d’une identité algérienne qui serait tout aussi collective que singulière, « une identité plurielle » pour reprendre les mots de Katia Kameli où les séparés d’hier iraient à la rencontre de leurs frères et de leurs sœurs révolutionnaires d’aujourd’hui : « La diaspora, écrit ainsi Amina Menia, c’est un peu le cousin éloigné. Celui qu’on est censé connaître. Celui qu’on doit pouvoir rencontrer. » Une fraternité existe, n’en doutons pas, de part et d’autre de la Méditerranée. Une histoire continue de s’écrire…