Photo: Bill Jacobson Studio, courtesy Dia Art Foundation.

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La Dia s'apprête à redevenir un lieu phare de Chelsea

L’espace rénové de la fondation a rouvert vendredi 16 avril à New York. Il exposera des artistes méconnus, à commencer par Lucy Raven, et servira de centre d’information pour les onze autres sites gérés par la structure.

Lucy Raven, Ready Mix, 2021. Photo: Bill Jacobson Studio, courtesy Dia Art Foundation

Lieu phare de Chelsea ayant bénéficié d’une rénovation de deux ans pour un montant de 20 millions de dollars (16,7 millions d’euros), la Dia Art Foundation a rouvert ses portes vendredi 16 avril avec une mission renouvelée : défendre les artistes méconnus et servir de centre d’information pour les onze sites artistiques gérés par la fondation.

La rénovation des espaces de Chelsea a permis de réunir ses trois bâtiments contigus sur la West 22nd Street. Ce projet de 3 000 m2, dont 1 850 m2 pour les expositions et les autres activités, a conservé le caractère traditionnel de l’architecture vernaculaire du quartier, avec des espaces ouverts de style industriel, des briques apparentes, des poutres en bois et des lucarnes réhabilitées qui permettent à la lumière naturelle de pénétrer et d’éclairer les espaces. Il réaffirme également le rôle de la fondation dans la conservation et la promotion d’installations artistiques. La Dia s’est donnée pour objectif de présenter dans ses espaces rénovés de Chelsea des œuvres pendant neuf mois ou plus, en commençant par un film et deux sculptures lumineuses commandées à l’artiste Lucy Raven. Son film en noir et blanc de 50 minutes, Ready Mix, tourné dans une usine de l’Idaho, montre la transformation de minéraux et de liants en béton et évoque la préoccupation historique de plusieurs artistes de la Dia pour l’Ouest américain. Les lumières de ses sculptures, qui font partie d’une série intitulée Casters, se déplaceront continuellement, synchronisées les unes avec les autres, dans un espace sombre.

Lucy Raven, Casters X-2 + X-3, 2021. Photo: Bill Jacobson Studio, courtesy Dia Art Foundation.

Jessica Morgan, directrice de cette fondation à but non lucratif, souligne que Lucy Raven n’est pas représentée par une galerie. « Nous avons toujours essayé de travailler avec les commissaires sur des artistes différents, nous a­-t-­elle affirmé. Ceux qui peuvent difficilement être représentés par une galerie pour une raison ou une autre ont besoin d’espace, de soutien, de financement ».

Pour la rénovation de la Dia Chelsea, Jessica Morgan souligne avoir consulté des artistes que la Dia a soutenus par le passé, notamment Zoe Leonard et Roni Horn, quant à leur perception du site. « Elles ont été toutes deux très claires sur l’humilité des espaces industriels que nous utilisons : ils ne font pas concurrence aux œuvres, dit ­elle. Elles ne nous ont absolument pas encouragés à construire de nouveaux bâtiments, mais plutôt à réfléchir à ce que nous avons et à son utilisation la plus efficace possible ».

À cette fin, Jessica Morgan a fait appel au cabinet Architecture Research Office (ARO), qui a déjà restauré l’ancienne résidence et atelier de Donald Judd à SoHo et la chapelle Rothko à Houston, pour ce projet, tout en limitant les coûts. « Ils ont été si attentionnés, mais aussi compréhensifs quant à nos objectifs finaux concernant les espaces, qui étaient d’essayer de les garder aussi proches que possible de leur état d’origine, ce qui n’est pas nécessairement la chose la plus excitante pour un architecte », dit ­elle.

JESSICA MORGAN A FAIT APPEL AU CABINET ARCHITECTURE RESEARCH OFFICE (ARO), QUI A DÉJÀ RESTAURÉ L’ANCIENNE RÉSIDENCE ET ATELIER DE DONALD JUDD À SOHO ET LA CHAPELLE ROTHKO À HOUSTON

Une façade en brique unifiant les trois bâtiments a été construite, qui évoque le bâtiment de la Dia Beacon, l’espace d’exposition de la fondation aménagé dans une ancienne usine Nabisco sur l’Hudson, à 90 kilomètres au nord de la ville de New York. Deux des bâtiments de Chelsea ont été acquis dans les années 1990, et celui qui les relie en 2011.

À Chelsea, la Dia bénéficiera de deux immenses espaces d’exposition, et le lieu sera ouvert même pendant les montages/ ­démontages, invitant les visiteurs à fréquenter la librairie, une salle de lecture, un « espace de discussion » et un étage complet réservé aux programmes éducatifs, explique Jessica Morgan. Les bureaux ont également été agrandis et rénovés. La librairie, reconstitution d’un espace existant précédemment à Chelsea, rend compte du rôle historique d’éditeur de la Dia, pour promouvoir sa programmation, mais aussi ses incursions plus récentes dans la commande de poésie, de fiction et d’essais critiques.

« NOUS AVONS TOUJOURS ESSAYÉ DE TRAVAILLER AVEC LES COMMISSAIRES SUR DES ARTISTES DIFFÉRENTS »

L’entrée à la Dia Chelsea sera gratuite, comme c’est le cas pour tous les sites new­ yorkais de la fondation. Les restrictions liées au Covid­19 limiteront toujours les visiteurs à 25% de la capacité normale, et les groupes ne seront pas autorisés dans l’immédiat.

Vue de la nouvelle façade de la Dia Chelsea. Courtesy Dia Art Foundation.

L’agence ARO supervise également d’autres projets : la rénovation prévue de l’espace de la Dia situé sur Wooster Street à SoHo, qui est actuellement loué mais qui est destiné à devenir un lieu d’exposition de 230 m2 dont l’ouverture est prévue pour l’automne 2023; la restauration de deux installations voisines de Walter De Maria, The Broken Kilometer (1979) et The New York Earth Room (1977), qui doit également être achevée en 2023; et la rénovation et l’expansion du niveau inférieur et l’aménagement paysagé autour de la Dia Beacon, pour lesquels aucun calendrier n’a été fixé. Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre d’une campagne de collecte de fonds de 90 millions de dollars (75 millions d’euros), dont 80 millions ont déjà été recueillis par la fondation, selon Jessica Morgan. En plus de financer les projets de rénovation et de construction, la fondation espère augmenter sa dotation, actuellement de 85 millions de dollars, à 100 millions de dollars, dit­ elle.

Nathalie de Gunzburg, présidente du conseil d’administration de la Dia, composé de 24 membres, souligne que ce dernier a apporté la majeure partie des 80 millions de dollars collectés jusqu’à présent. « Nous nous en sortons plutôt bien », dit ­elle, malgré le ralentissement économique engendré par la pandémie. Nathalie de Gunzburg et Jessica Morgan notent toutes les deux que la Dia ne dépend pas largement des recettes de billetterie et n’a donc pas souffert de la chute brutale de revenus qu’ont connue de nombreuses autres institutions artistiques.

Un prêt­ subvention de 1,25 million de dollars accordé par le gouvernement fédéral dans le cadre du Paycheck Protection Program (Programme de protection du versement des salaires) a permis à la Dia de payer les salaires de ses employés pendant les fermetures liées aux Covid­ 19 sur différents sites l’année dernière, indique Nathalie de Gunzburg. Après avoir mis 86 employés au chômage partiel après la pandémie en mars 2020, ils sont revenus par étapes au fur et à mesure de la réouverture des sites, indique le musée, tandis que trois postes, un à la librairie, un dans l’équipe de conservation et un dans celle du développement ont été supprimés. Selon Jessica Morgan, la Dia compte désormais 140 employés – « une équipe réduite » – répartis sur ses onze sites.

LE CONSEIL D’ADMINISTRATION DE LA DIA A APPORTÉ LA MAJEURE PARTIE DES 80 MILLIONS DE DOLLARS COLLECTÉS JUSQU’À PRÉSENT

La réouverture à Chelsea réaffirme le rôle que la Dia a historiquement joué dans le quartier, où la fondation s’est implantée pour la première fois dans les années 1980. À l’époque, c’était une zone industrielle en déclin, peuplée d’entrepôts et de garages, et la Dia, la galerie Gagosian et The Kitchen ont été les pionniers dans le domaine de l’art à s’y installer. La fondation avait un espace de l’autre côté de la rue, en face des bâtiments qu’elle possède aujourd’hui, et a été l’une des premières à faire la promotion des œuvres d’artistes tels que Dan Graham, Dan Flavin et Jorge Pardo.

Jessica Morgan, directrice de la Dia Art Foundation. Photo: Gabriela Herman, courtesy Dia Art Foundation, New York.

Si Chelsea est aujourd’hui un lieu incontournable pour les visiteurs des galeries à New York, certaines enseignes remettent en question leur présence dans le quartier, alors que d’autres ont déménagé vers TriBeCa à la recherche de plus d’espace.

Donna De Salvo, ancienne directrice adjointe et conservatrice en chef du Whitney Museum of American Art, a rejoint la Dia l’année dernière en tant que conser­vatrice adjointe senior pour les projets spéciaux. Il s’agissait pour elle d’un retour aux sources, car elle y a travaillé comme conservatrice dans les années 1980, lorsque Chelsea était « une ville fantôme », comme elle le dit, et que la Dia a ouvert la voie au reste du monde de l’art en s’y installant.

JESSICA MORGAN A PRIS LA DIRECTION DE LA DIA EN 2015 APRÈS AVOIR ÉTÉ CONSERVATRICE À LA TATE MODERN À LONDRES

Pour elle, la réouverture des espaces de Chelsea est la réaffirmation de cette histoire, tout étant accompagnée d’une «redéfinition et d’un accroissement continu des artistes avec lesquels nous travaillons». À l’instar des installations et des acqui­ sitions de la Dia Beacon, dans lesquelles elle joue désormais un rôle important, Donna De Salvo affirme que «cela nous donne l’occasion de repenser à différentes histoires et d’en écrire de nouvelles», tout en s’efforçant de «regarder l’art dans un contexte mondial».

Robert Smithson, Spiral Jetty (1970). © Holt / Smithson Foundation and Dia Art Foundation / Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS), New York. Photo: George Steinmetz, courtesy Dia Art Foundation, New York.

Fondé en 1974 comme un contre ­musée qui soutiendrait les projets d’artistes contemporains, et qui a fini par gérer des merveilles du land art comme la Spiral Jetty (1970) de Robert Smithson dans le Grand Lac Salé et les Sun Tunnels de Nancy Holt (1973­1976) dans le désert de l’Utah, la Dia est connue pour son engagement en faveur d’une vision méditative prolongée de l’art. Son nom vient du mot grec ancien signifiant « à travers », reliant la fondation à l’idée d’un passage ou d’un conduit pour les artistes cherchant un exutoire pour leur expression créative.

Au fil des ans, elle a élargi sa collection, acquérant d’autres œuvres des figures des années 1960 et 1970 qu’elle a d’abord défendues, tout en accueillant des artistes plus jeunes qui s’inscrivent dans une philosophie visant à confronter les spectateurs à une réalité plus vaste.

Lorsque Jessica Morgan a pris la direction de la Dia en 2015 après avoir été conservatrice à la Tate Modern à Londres, la fondation avait renoncé à une forte présence à Chelsea et louait ses espaces de la 22e rue pour générer des revenus. La Dia Beacon, qui a ouvert en 2003, avait entre­temps gagné en stature et attirait un jeune public enthousiasmé par son mélange d’installations permanentes monumentales, comme Torqued Ellipses (1996) de Richard Serra, et d’expositions temporaires, comme la rétrospective, en 2014­-2015, consacrée aux sculptures, aux œuvres sur papier, aux installations et à la poésie de Carl Andre.

Joseph Beuys, 7000 Eichen (7000 chênes), détail. © Joseph Beuys/Artists Rights

« Lorsque je suis arrivé, mon sentiment était le suivant : nous avons ces espaces » à New York et « nous devons déterminer exactement ce que nous voulons faire, explique Jessica Morgan. Et pourquoi ne pas le faire par le biais de la programmation, afin que nous puissions au moins avoir une idée des œuvres que nous souhaitons et de l’endroit nous voulons finalement aller ? ».

Outre ses trois bâtiments de la West 22nd Street, The Broken Kilometer et The New York Earth Room, les sites new­yorkais de la fondation comprennent Times Square (1977) de Max Neuhaus, une œuvre sonore installée sur une place piétonne de ce quartier, et 7000 Eichen (7000 chênes) de Joseph Beuys, un ensemble de colonnes en pierre de basalte et d’arbres adjacents à la Dia Chelsea, dont le nombre a augmenté avec la réouverture programmée de la fondation.

Les réflexions de Jessica Morgan ont conduit à une série d’installations d’artistes dans les espaces de Chelsea de 2016 à 2019, avec en point d’orgue une exposition de Holes of Light (1973) et Mirrors of Light 1 (1974) de Nancy Holt liée à l’acqui­sition des Sun Tunnels par la Dia. Puis, le lieu a fermé pour les deux années de rénovation.

LE RÔLE HISTORIQUE DE LA DIA A ENCORE DES RÉPERCUSSIONS, DES DÉCENNIES APRÈS AVOIR CONFORTÉ LE STATUT DE CHELSEA POUR LE MONDE DE L’ART DANS LES ANNÉES 1980 ET 1990

Linda Yablonsky, critique d’art contemporain pour The Art Newspaper à New York, estime que le rôle historique de la Dia a encore des répercussions, des décennies après avoir conforté le statut de Chelsea pour le monde de l’art dans les années 1980 et 1990, alors que de nombreuses galeries envisageaient de quitter SoHo. « Son avantage par rapport à des galeries et musées était que la Dia pouvait présenter des expositions personnelles pendant une année entière un grand luxe (tout comme l’espace de son bâtiment) qui attirait l’attention sur chaque artiste d’une manière très particulière », affirme­-t-­elle, faisant référence à son ancien espace de l’autre côté de la 22e rue. « Les installations de Jenny Holzer, Robert Irwin, Robert Gober, Jessica Stockholder, Juan Muñoz, Richard Serra, j’y pense comme à des moments forts de ma vie de critique », souligne­-t-­elle.

Pendant des années, la gouvernance de la Dia Art Foundation a été inégale et parfois controversée, avec des administrateurs s’affrontant quant aux objectifs et aux finances et des directeurs la quittant brusquement. Selon Linda Yablonsky, Jessica Morgan a remis la fondation sur la bonne voie en faisant reposer ses projets de rénovation sur une base solide et en rassemblant les soutiens, tout en « corrigeant un grave déséquilibre dans la représentation des sexes dans la collection » par le biais de nouvelles acquisitions.

LA DIA POUVAIT PRÉSENTER DES EXPOSITIONS PERSONNELLES PENDANT UNE ANNÉE ENTIÈRE

Ainsi, après l’installation de Lucy Raven, les prochains artistes présentés à la Dia Chelsea seront également des femmes : Camille Norment, née aux États-­Unis et vivant en Norvège, connue pour ses œuvres sonores, et Delcy Morelos, une sculptrice colombienne travaillant avec la terre et en phase avec la culture indigène.

Nathalie de Gunzburg attribue à Jessica Morgan le mérite d’avoir forgé des objectifs cohérents qui ont ouvert la voie à la rénovation et aux projets pour SoHo et Beacon. «9 La Dia n’a pas eu de directeur fort pendant dix ans », dit­-elle. Si Philippe Vergne, le prédécesseur de Jessica Morgan, qui a occupé le poste de 2008 à 2014, « était un très bon conservateur, dit-­elle, il faut être un visionnaire. Et Jessica est aussi une incroyable gestionnaire. Il lui a fallu un, deux, trois ans pour se faire une idée de ce qu’elle voulait pour la Dia, et quand elle l’a fait, nous en étions très heureux ».

Jessica Morgan estime que si l’espace de Chelsea a un rôle crucial à jouer dans l’exposition des artistes, elle espère également qu’il sera aussi « incroyablement important en tant que centre d’information » qui éclaire ce que les dix autres sites de la Dia ont à offrir, en particulier ceux, gratuits, de New York. « Notre public à Beacon a moins de 30 ans à environ 70%, et ce sont des gens très jeunes qui viennent du Queens, de Brooklyn et de Manhattan, note­-t-­elle. Ce sont des visiteurs assidus, et il est important pour nous de les amener à connecter la Dia Beacon à tous nos autres sites. Il faut vraiment que les gens fassent le lien entre eux ».